« Un homme à la hauteur » : ( cet « über-mensch ») en images !

« L’homme est une corde tendue entre l’animal et le Surhomme, une corde au-dessus d’un abîme ». Friedrich Nietzsche

Artiste, écrivain, Philosophe (1844 – 1900) qui inspira toute la pensée contemporaine en matière d’inconscient et de prise en main de nos désirs les plus profonds.

Un homme à la hauteurHier, j’étais bouleversé.e.

Non  que « Un homme à la hauteur » fut un bon film qui passait sur la chaîne M6 mais il s’agissait véritablement de traiter de la petite taille. Ceci, au travers d’une forme assez « insipide »  faisant cependant émerger un fond parfaitement intéressant. Il s’agissait du Film de Laurent Tirard   (« Comédie romantique »).  Avec Jean Dujardin, Virginie Efira, Cédric Kahn avec ce simple pitch : « Diane, une avocate, fraîchement célibataire, reçoit un appel d’Alexandre, un architecte charmant qu’elle n’avait jamais rencontré, et qui va l’aider à retrouver son téléphone égaré. Lorsqu’ils se rencontrent, le rendez-vous prend un tour inattendu, la belle rencontre une bête – « un surhomme » – d’un mettre  trente si x… ». Le scénario s’inspire du beau du film brésilo-argentin Corazón  de León» réalisé par Marcos Carnevale et sorti en 2013. Le petit personnage qui tombe amoureux de l’avocate est aussi l’image, une identité transférée ; celle de ma compagne. En cela, les deux films posent le problème de la petite taille (moins d’un mettre quarante) récurent dans la vie de celle avec qui je vis. Là où le corps est limité : l’angoisse, l’agressivité, le manque de confiance en soi etc. prennent le dessus. Inévitablement, il y a dans la petite taille comme une mélodie de « monstruosité ». Au beau milieu d’un monde occidental eugéniste (blanc, judéo-chrétien, aimant plus que tout la « nature-naturelle » donc les croyances métaphysiques …) bien tr(U.E)mpée d’amour du même … – j’y retrouve toutes les peines (physiques pour attendre le Monde et psychologique pour atteindre les divers regards de ces êtres qui, sur les chemins de la vie, ne la voient pas…) ; il est bien question de celle avec qui je partage ma couche. Si le traitement du film originel (brésilo-argentin) est sincère spontané dans le jeu des acteurs, la justesse dans le film français n’est pas de mise ; en revanche ce qui est limpide est le message : Avoir peur d’une personne handicapée, c’est être plus handicapé.e que la personne que l’on a en face de soi, laquelle fait souvent bien plus d’efforts (d’autodiscipline, de travail sur soi, de contention de son être pour ne pas agresser Autrui transformée en joie et humour) que nous-toutes et tous, pour s’intégrer et avoir voix au chapitre. Dire cela est aussi une manière de souligner le fait que la petite taille est un handicap visible. Or, dans nos têtes, si le handicap réel est visible, il n’en reste pas moins que nous ne voulons pas nous voir comme étant toutes et tous handicapés, avant toutes choses : du cœur !

 

 

 

J.-M.-G. le Clézio et J.-J. Marimbert : deux nomades du Maroc ?

 

 

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Dessin réalisé par Jean-Jacques Marimbert (« Départ » dans La Renarde rouge 2000 JJM).

 

« Là où le vent siffle, glacé, revigorant, dans une invisible faille, qu’une mélodie su rait à réchau »er, à éclairer, à décorer de mille nuances,

de rires, de pleurs de joie, de courses folles dessinées par le hasard », J.-J. Marimbert[1]

« Peut-être ne pourrais-je plus parler » (12 décembre 2015, 17 h 11)

« Le silence est l’aboutissement suprême du langage et de la conscience », J. M. G. Le Clézio,

faisant entendre combien, à travers le nomadisme et la mythologie,

le silence de l’être est un synonyme de santé.

Un jour on découvrira que la littérature n’est en fait qu’une branche de la médecine : longtemps cette phrase, ici reprise chez J. M. G. Le Clézio, a pu questionner les âmes voyageuses au travers du lien : corps et langage. En mars 2008, en quête d’une « moitié de moi perdue », j’allais au Maroc, à Rabat précisément, pour rencontrer une jeune fille vivant à Kénitra, âgée de 21 ans, dont j’étais amoureux ; logé pendant une semaine chez un ami informaticien, passionné de littérature américaine. De ce pays, je retiens l’odeur des belles tomates, le café dans les rues de la ville, pris au petit matin, le linge apporté au pressing à prix modique et récupéré rapidement (me sentir frais, propre, avec des habits repassés, et sous ce ciel d’un bleu profond, me faisait du bien…). Quoique profondément athée, comment ne pas retenir la sensation d’une blancheur mystique qui règne en Afrique du Nord ?

 

D’un voyageur l’autre : une solide formalisation littéraire du tremblement…

Pour reprendre le mot du poète Thomas Vinau – chez mon ancien professeur de philosophie à l’université de Sciences humaines de Toulouse–, il s’agit d’un « effacement saisissant ». Quand Jean-Jacques Marimbert parle du Maroc, où il est né et a vécu jusqu’à l’adolescence, il n’est question que d’un court passage biographique : au-delà duquel les mers, par leur corps aquatique… et quelques vagues nageuses, font de la peau une cuirasse de requin. Sous une autre plume, celle de J. M. G. Le Clézio[2] (que je découvrais au lycée de l’avenue Jean-Rieux, en 1998, à Toulouse, par l’intermédiaire de mon professeur de français, Mme Annie Bernadoux), on fait toujours face, au fil des lectures, au mystère matériel du monde, et à sa dimension « cosmopolite », paradoxalement inénarrable. Africaniste en quelques lieux… En effet, le prix Nobel de littérature dit, en 1997, à propos du Maroc : « Les Marocains ont su préserver le sens de l’oralité, de la musique traditionnelle, de la solidarité humaine, de l’harmonie avec la nature. Ils se sont adaptés au monde “moderne” tout en conservant leur culture. Ce pays s’impose également comme représentant du monde oral africain en ce qu’il a de sonore. » Comme si, avec l’auteur aux origines si diverses (française, britannique, mauricienne…), on évoquait un bruissement musical qui n’appartient à aucun autre lieu au monde qu’à la médina. Ce bruit, pareil à une musique de nuit pour enfants, monte de proche en proche, des cours des maisons, s’élève au-dessus des murs.

 

SI LE MAROC EST UN LIEU COMMUN AUX DEUX AUTEURS, IL EST AUSSI LE CREUSET D’UN RAPPORT ARISTOTÉLICIEN À LA TERRE ET À LA MÉTAPHYSIQUE

 

Jean-Jacques Marimbert connaît la chanson et ses harmonies. Lui-même, musicien, amateur du festival de Jazz de Tanger. Il côtoie de près les chants traditionnels, ayant même été, en début de carrière, médecin humanitaire en Somalie, avec MSF. Dans le film Départ (retour), tiré de son premier livre du quasi même nom[3], il est question d’une manière pourtant presque « barthésienne » (donc neutre) de soi. « Départ est l’un des rares textes biographiques, je l’ai écrit pour cette lumière, et l’idée d’arrachement à un lieu de vie, l’idée de départ “définitif”, celui de mes grands-parents. » J.-J. Marimbert – comme J. M. G. Le Clézio – est un homme discret et tempéré. D’ailleurs, ce dernier n’écrit-il pas dans L’Extase matérielle : « un livre, à quoi ça sert ? Ça sert à cacher les choses ; pour que les autres ne les trouvent pas » ? Tout en étant lecteur de Montaigne, habitué à « la branloire pérenne », J.-J. Marimbert n’en reste pas moins dans un rapport fantomatique au sujet : qui se noue – telle la toison de la Vénus de Boticchelli – à la mer des éléments. Intérêts et influences guidant le travail d’écriture de l’auteur : s’agirait-il de la rigueur du « chiasme » entre : nature et culture ? J.-J. Marimbert répond, à propos du rapport entretenu à ses personnages et à leurs racines :

« Tout d’abord, l’authenticité des personnages, pris le plus souvent dans des moments difficiles de l’existence, dans des contextes très divers. Périodes de crises où l’existence bascule, parfois jusqu’au tragique, souvent jusqu’au rétablissement harmonieux d’un équilibre à jamais modifié. Mes personnages sont des êtres simples dont la vie, ainsi bouleversée, prend les allures sinon d’un destin, du moins d’une aventure, qu’elle soit voyage, fugue, errance, exploration intérieure, évasion dans un univers onirique, déploiement poétique. Mon deuxième souci, indissociable du premier, est celui de l’écriture. Elle doit se plier au style du personnage ou de la situation, et saisir au mieux aussi bien le grand trait que le détail. Habiter la langue et le monde, créer du rythme et une prosodie de l’intime aussi bien que du spectacle des rues et de la nature, dans un “rendu” des nuances émotionnelles, de la présence des choses et des lieux. »[4]

Que ce soit chez l’un ou l’autre des deux écrivains, il s’agit de conter. Ce qui est di »érent du fait de raconter son histoire. Le récit poétique, Départ, paru à La Renarde rouge, parle du départ du Maroc vers Nice, fief familial de J.-J. Marimbert (Italiens venus de Brescia au début du XXe, fixés à Nice, musiciens, puis partis au Maroc). Mais, lorsque l’on se plonge dans le récit, à travers le style, est déjà cousu un « je ne sais quoi » de l’ordre du rapport amoureux aux éléments matériels. Chez Le Clézio, d’après la lecture que j’ai pu faire à partir de la fin des années 1990, relève plus de la dimension ine »able de notre Terre. Or, si le Maroc est un lieu commun aux deux auteurs, il est aussi le creuset d’un rapport aristotélicien à la terre (les sciences et la médecine chez J.-J. Marimbert, qui participèrent de ses premiers pas en tant que médecin), et à la métaphysique (inspiration de nature soufie chez Le Clézio, laquelle procède certainement aussi de l’amour de son épouse Jémia. Citons ici son livre écrit avec cette dernière, Gens des nuages : « Nous voulions entendre résonner les noms que la mère de Jémia lui avait appris, comme une légende ancienne, et qui prenaient maintenant un sens di »érent, un sens vivant : les femmes bleues ; l’assemblée du vendredi, qui avait donné son nom à Jémia ; les tribus chorfa (descendantes du prophète) ; les Ahel Jmal, le peuple du chameau ; les Ahel Mouzna, les Gens des nuages, à la poursuite de la pluie. » Au fond, il serait aussi possible que dans un croisement entre matière et métaphysique, les deux voyageurs se rejoignent. Les deux marient leurs « doctes » signes à travers un retour aux origines. Nomades. Ils marchent… de l’ouest vers l’ouest, revenant toujours en un même lieu.

 

De l’art des écarts ?

Comment ne pas lire chez J.-J. Marimbert, mis sur l’établi des « écarts », et ce, à partir du sens de « discrépance » (soit l’écart entre la connaissance et sa représentation, du latin discrepantia, « discordance »), mot qui m’a été insufflé par J.-J. Marimbert que je cite, à propos d’un travail du 11 mars 2018, dans Cour carrée du Louvre [5] : « J’ai joint à chaque photo un quatrain, dans une approche littéraire, poétique, pour instaurer un dialogue entre image et texte, sur le mode de l’écho ou de la discrépance. Le but est de faire vivre ces regards marqués par  la poussière, la pollution, ces visages lissés par l’effritement du plâtre, ces bras amputés esquissant des gestes dont la grâce n’est pas perdue.  Au contraire, elle en est magnifiée, comme si nous l’éprouvions dans ce sentiment, connu, du membre absent. N’est-ce pas aussi un enjeu de l’art ? » C’est, à mon sens, montrer comment, à partir d’une démarche sensorielle aristotélicienne et matérialiste – J. M. G. Le Clézio, de son côté, lit par exemple régulièrement Darwin et L’Origine des espèces –, la réorganisation du « cahot interne » chez les auteurs donne lieu à une narration « de l’ailleurs ». Réorganiser en quelque sorte à travers le récit, la poésie ou l’essai, et donner naissance à une nouvelle peau, ayant mué. Faire « peau neuve », dit-on. Cela, à partir de l’interaction entre le monde et le corps matériel des hommes. Un peu, à l’instar d’Henri Michaux, qui savait éprouver, d’une manière poétique – tout autant qu’objectiver en neutralisant le « moi » – la dislocation identitaire. N’est-ce pas là ce que le philosophe J.-J. Marimbert qualifierait « d’ailleurs, comme horizon » (interne), avec cette sorte de « peau » (une surface universelle) que l’on peut découvrir à propos de Richard Kipling, dans son article « La peau et le vernis » ? [6] La peau est l’unique barrière qui nous sépare et crée, parfois, un écart entre : l’océan du monde et notre intériorité perpétuellement oscillante d’êtres humains.

 

L’ESPACE, LE PAYSAGE, ET LE CORPS LANGAGIER SON UNIS. LE PAYSAGE INTERNE DEVIENT L’EXTERNE

 

De même, du côté de J. M. G. Le Clézio, la démarche acquise du côté de son père médecin britannique – qui avait lui-même beaucoup voyagé – est explicitement « décolonisatrice », comme il l’exprime dans un entretien au Nouvel Observateur[7] : « Quand j’étais enfant, je suis venu visiter le Maroc avec ma famille. Ça a été mon premier contact avec un monde différent et en même temps assez proche. Mon père, qui avait pratiqué la médecine pendant des années au Nigéria, voulait nous montrer les méfaits de la colonisation. Nous avons voyagé avec des bus, nous sommes allés un peu partout. À un moment donné, le bus qui devait aller jusqu’à Marrakech, s’est arrêté dans un village. Des gens sont montés. Le chau »eur était un Français. Il y a eu une altercation parce qu’un des passagers n’avait pas de quoi payer son billet. Le chauffeur, très brutalement, l’a fait descendre du bus. Mon père a dit : “Voilà, ça c’est la colonisation, c’est quelque chose de mauvais en soi, parce que ça pratique l’injustice et la cruauté.” » La Guerre, celle de l’intérieur, tel un voyage poético-matériel est aussi un titre faisant socle chez les deux auteurs. J.-J. Marimbert écrit, à la fin de son poème La Guerre : les éléments, le corps à l’écriture, l’univers céleste, ces petits morceaux de matière qui nous tiennent à la réalité. Il sait, par juxtaposition d’éléments réels et symboliques, signifier la dimension philosophiquement inénarrable, (auto-)fictionnelle, et pourtant bien réelle, du monde.

« Écouter la chanson des blés d’or d’un geste de la main elle désigne le ciel et

tous ces morts là-haut si jeunes et si joyeux

il ne voit rien d’autre que ses doigts et ses yeux. »[8]

Pareillement, dans Départ, J.-J. Marimbert, avec une prose « atomique » et précise, rejoint presque mot à mot Le Clézio sur le roulis des e½uves marines et de réminiscences lointaines. Là où l’entrée dans l’âge adulte (Nice, Sète, Rabat, etc.) peut passer par la découverte, violente, de l’insoutenable corruption du monde. D’un côté, le prix Nobel a enseigné « l’art du bonheur humble et secret » dans des universités à l’étranger – par exemple, au Nouveau Mexique, en Chine. D’un autre côté, le médecin-philosophe écrivant de la poésie enseigne une certaine forme de « sagesse », nommée par les Grecs « tempérance ». Ce sont deux postures éthiques d’hommes, inspirant la rigueur d’une langue multiculturelle et la précision du signe. Le Clézio : éviter tout mot concernant la littérature en faisant griller des merguez à Nice. Marimbert : s’occuper d’une façon exemplaire d’enfants à Toulouse, tel un pédagogue passionné. Au fond, l’Afrique rend les hommes – qui se savent trembler – forts. Jean-Jacques, qui fut mon directeur de mémoire de philosophie « Sur le langage de la peau », sait mieux que quiconque combien, dans l’approche sensorielle d’Aristote, on n’est pas loin de la peau. Celle de l’être humain, celle du monde ou des écrans. Chez les deux auteurs, on peut lire un petit « je ne sais quoi » de nomadisme… quasi deleuzien ou « géopolitique », pour parler comme le poète Kenneth White. Car, chez Aristote, c’est aussi l’œil, la dimension « scopique » pour les psychanalystes, qui est en fait un réceptacle, au même titre que le cerveau ou la peau. Au fond, entre l’enveloppe et l’espace du dehors, il n’y a que la peau. Donc, l’espace, le paysage, et le corps langagier son unis. Le paysage interne devient l’externe. Rayonnants. « D’une lumière à l’autre… », écrit Le Clézio. Nice, Sète, Tanger, Rabat restent, telles les ombres, entre deux onctueux nuages de lieux imaginaires, mythiques ; explorés sur la peau de l’âme abandonnée, nommée : « X ».

 

La poétisation du « désert »

Comme la course de fond – que pratique votre serviteur – est en elle-même une métaphore de l’écriture, pareillement, pour Michel Leiris, la tauromachie pouvait peut-être l’être en tant que passion. L’ethnologie, au jour le jour, guide les mendiants de signes. Habitants habités, les hommes se savent cousins ; au sens tribal. Qu’importe le médium d’expression, la pratique quotidienne de l’auteur qui sait d’où il vient et qui donc sait où il va, consiste à mettre un pas devant l’autre. La question est ainsi de savoir ce qui, dans le désert, porte encore à avancer.

Mystère. Miracle. L’Afrique est au cœur de chaque homme. Poétiser : le rien, le vide, l’agglomérat de petits grains de sable, cette absence de sens, est le seul recours relativement rationnel auquel nous puissions nous raccrocher. Tenir la rampe de l’absurde escalier d’une humaine condition, si chère à Albert Camus, non loin de là… géographiquement. De l’intérieur, on entend parfois chez J.-J. Marimbert et J. M. G. Le Clézio le cri d’un rythme propre au Continent noir : le jazz. Comment ne pas penser en particulier à Léopold Sédar Senghor qui connaissait, lui-même, bien le jazz ? J.-J. Marimbert évoquant Senghor : « Et chez qui, il y a dans sa langue, la scansion des chants de brousse, de savane, de forêt… ! » On dit parfois que « jazzer » et/ou « swinguer » aurait pour origine étymologique ancienne : « faire l’amour », se mouvoir, aimer.

Oasis, tel est le signe d’un mirage qui guide… Ce sont là les lieux d’un horizon de transparence face à l’illusion de notre monde. Le Maroc reste dans sa géographie d’union et de séparation, tel le Rif – en amazigh : Arrif, « rivage », « bord ») –, un lieu d’un métissage exemplaire[9]. À propos du jazz et du métissage, Le Clézio s’exprimait en 2008 de la sorte :

« Nul n’a mieux parlé du jazz et du blues, nul n’a mieux traduit dans notre vieille langue métisse cousue de cicatrices, que le poète martiniquais Aimé Césaire. Il n’y a rien d’autre que ce qui passe dans ce sou½e. Rien d’autre que ce qui brûle cette plaie. Dans le blues des plantations de canne et de coton, dans le jazz des rues du Bronx et de Harlem. Dans Armstrong et Coltrane, Mingus, Monk et Coleman, dans la voix de Bessie Smith, Billie Holiday, Ella Fitzgerald, Nina Simone. Dans la voix de Big Bill Broonzy, de John Lee Hooker, de Jimmy Reed, de Muddy Waters, de Ray Charles. Cette puissance qui vient de loin, de la terre mythique d’Afrique, du fond des soutes des bateaux négriers, cette puissance née avec la langue créole, sous le fouet et le raidissement d’orgueil, dans la révolte des marrons, dans le combat pour garder son nom, son identité, sa foi.»

J.-J. Marimbert, quant à lui, lorsqu’il se munit d’un moyen d’expression (photographies, écritures, philosophie, musique, poétisations lues), on n’entend plus que l’essentiel, ce que Jacques Lacan nommait « Lalalalangue ». Il s’agit d’une langue originelle. Venant des contes anciens, des tribus, des rites ancestraux, une sorte d’auto-ethnologie secrète relevant plus de la pratique corporelle et cosmique que d’une langue ancienne, non-articulée : la poétique, comme corps de la Terre.

 

 

[1]  http://www.lacauselitteraire.fr/jean-jacques-marimbert-2

[2]  Le 9 octobre 2008, Jean-Marie Gustave Le Clézio recevait le prix Nobel de littérature. L’Académie suédoise entendait ainsi distinguer un

« écrivain de la rupture, de l’aventure poétique et de l’extase sensuelle, l’explorateur d’une humanité au-delà et en dessous de la civilisation régnante ». Aussitôt, la presse française, mais aussi la presse francophone, en profitaient pour rappeler les origines…

[3]  Le titre du film est Départ (retour) et, du livre, Départ.

[4]  http://africultures.com/personnes/?no=7292&utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=429

[5]  https://fr.calameo.com/read/00549364133c64c1e422a

[6]  La peau et le vernis, in la revue Europe, mai 1997.

[7]  https://bibliobs.nouvelobs.com/romans/20140328.OBS1684/le-clezio-prix-nobel-du-soufisme.html

[8]  Où il question de la Grande Guerre, de 14-18 ; ici, la grand-mère du narrateur pense aux jeunes morts.

[9]  Ce texte de Jean-Marie Le Clézio, daté du 20 septembre 2008 à Séoul, est destiné au parrainage du Festival Vibrations Caraïbes, à Paris, à la maison des Cultures du monde, du 16 au 26 octobre 2008. Cette liberté, comme une supplique, comme un appel dans la voix du blues et du jazz.

 

« LA TRANSPHOBIE N’EXISTE PAS » : Chacun.e est responsable …

«       Un sein qui pousse est toujours un retour à la primitivité, à l’archaïsme – d’une grotte, de l’eau, d’un tissu primordial – et de la respiration maternante de la Terre. » Gaston Bachelard revisité par votre serveuse.

contre la transpobie

 
J’utilise ce titre provocateur à dessein. Dans la mesure où la transpbobie n’est pas un phénomène uniquement individuel mais également collectif. Chaque individu incorpore, introjecte dirait-on en psychanalyse la » loi du Père » ; ce qui revient à dire qu’une psychanalyse menée à son terme est couronnée par la castration du sujet, avec pour épitaphe : « Travailles, aime, comprends, apprends et tais-toi ». Ceci, dès la plus petite enfance, nous sommes formatées / façonnés par un discours métaphysique ; il s’agit pareillement, du reste, d’une manière de tenir la petite fille, d’une manière de tenir le petit garçon et, certainement d’une compétition mise en œuvre, scénarisée par les parents, déjà dans la façon de sucer la tétine. Ensuite, au-delà de la posture physique, le langage féminin procède d’un certain « style » qui serait plutôt du côté du soin (voix douce), alors que le langage masculin participe d’un « style » mécanicien : « guerrier » (voix forte) ; ainsi la société laisse place à des stéréotypes de genre étayants, rassurants, infantuilisant, donc assez scandaleux. L’avantage des études de genres et de la « queer-théorie » est réellement de remettre en question résistances sociales / politiques qui relèvent plus de la croyance religieuse que d’un fondement scientifique (« réfutable », i-e : où le cas particulier fait avancer le savoir, ce qui nous éloigne des lois générales œdipiennes, souvent trop simplificatrices de la « psychanalyse orthodoxe »). Si une personne transgenre (« Femelle To Mâle ») désire se sentir sexuellement femme, alors qu’elle est née avec un pénis ; d’une part ce n’est – bien évidemment – pas de sa faute car elle n’a rien choisi et d’autre part, la souffrance dans l’inadéquation sexuelle (liée au fait de ne pas pouvoir se sentir considérée comme une femme à part entière est palpable. Être aimée ; pénétrée – perçue comme une « travailleuse-femme-mère potentielle » par l’entremise d’un vagin est le désir de certaines femmes transgenres. La souffrance liée au genre est souvent immense. En matière de responsabilité, ce qui est renvoyé aux personnes transgenres est le fait de ne pas correspondre au genre binaire instauré par la société humaine, pour lier fantasmatiquement les individus entre eux ; mais aussi par une certaine détermination biologique animale – en ce sens, l’on retrouve dans l’ordre zoologique plusieurs animaux parfaitement intersexués, aimant le même partenaire sexuel et probablement transgenres dans leur orientation identitaire. Cette responsabilité (« d’être ou de ne pas être » : binaire) peut porter, à bien des égards à faire culpabiliser les personnes transgenres. D’un point de vue économique – ce qui n’est ni le cas socialement, ni du point de vue du droit forcément -, la guerre est faite au genre féminin et tout particulièrement aux personnes transgenres (Mâle To Femelle). La responsabilité individuelle, subjective tiendrait au fait de ne pas essentialiser, naturaliser, ontologier (comme « un être en tant qu’être »), donc admettons m’appeler : « Chris » ou « Christelle » et non plus « Christophe ». Car ce qui importe est ce que nous avons dans la tête : la manière dont nous désirerons, nous désirons Autrui et désirons vivre une sexualité et non ce qui se trouve dans la culotte. Mais s’il y a défaut de responsabilité individuelle, cela est lié non seulement à notre éducation mais aussi aux peurs, aux tabous, aux résistances psychologiques qui font que nous nous protégeons l’esprit (et donc le corps) de tout ce qui ne nous ressemble pas. La société, ce qui veut dire : « chacun.e de nous » conchie la différence. Mon propos semble revendicatif, certes, mais il se fait aussi que depuis 1979, du fait de ma personnalité « hors normes » je souffre d’exclusion familiale, sociale, souvent amicale et presque toujours amoureuse ou sexuelle. Assurément, dans ce déficit de responsabilité est nichée également l’incorporation de la transphobie chez nombre de personnes transgenres.
Sur le plan collectif cette dernière me semble moins présente que’au niveau des individus (parfois « pestiférées émotionnellement »), cela est lié au fait que nous faisons face à des individus divers, de fait à chaque fois différents. Cela étant dit, nous sommes construits à partir de catégories mentales (de concepts) mais aussi d’émotions relativement proches – cette culture qui nous est commune est une culture mondialisée occidentale. Le travail de la responsabilité serait enfin de faire émerger à la conscience ce qui est chez nous inconscient – expliciter, donc rendre notre vie dense. Travailler l’apaisement des émotions ; la haine du féminin, nommée misogynie (plus ou moins) en chacun de nous, notamment. À partir de ce moment-là, cette transpbobie qui trucide des milliers d’individus par an, à partir de la « loi du Père » (ce patriarcat culpabilisateur), des dogmes religieux, du désir d’annihiler nos fragilités individuelles mais en même temps nos manières d’avoir des orgasmes – avec moins d’indifférence … ! – pourrait s’épuiser et se muter en une responsabilité, voire une spiritualité sans Dieu : une ode au sacré matériel, transgenre.

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« Pour une poétique de la vie » Entretien avec Jean-Jacques Marimbert

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©JJM

Jean-Jacques, lorsque tu étais assesseur lors de mon oral de master de philosophie, tu évoquais des points précis de « l’Étranger », voire de « La peste » d’Albert Camus. Le retour aux éléments physiques chez l’écrivain-philosophe me semble être un point de pivot que l’on trouve aussi dans ton travail. Que penses-tu du rapport que tu entretiens entre « Phusis » (dans un héritage Aristotélicien) et ton écriture poétique ?

 

Camus, Aristote, avec au cœur la Nature, oui, question riche, qui touche à la fois à mon origine, à mon histoire, et à certains repères essentiels. Deux phares, à vrai dire, que sont ces auteurs, ou, plus simplement, plus universellement, ces êtres humains. Je ne veux pas que ces expressions soient prises pour emphase ou prétention, c’est tout le contraire. Les mots un sens et, pour déjà être aristotélicien, ils ont un sens parce que les choses ont une essence. Ils en sont le symbole qui, pour être vivant, doit être vécu singulièrement. Or, Camus et Aristote touchent, selon moi, ce que Bergson appelle le moi profond, ils atteignent en un bond ce qui se loge, secret, à un niveau ontologique que je dirais ma « vie ».

Camus, c’est le soleil, la mer, le littoral méditerranéen où je suis né, c’est la lumière de l’Afrique du Nord. Naître au monde, sans transition être situé, et là, tenter de s’orienter, pour reprendre une idée de Merleau-Ponty. Camus déploie des points essentiels de cette orientation vitale. Dans un sonnet, je le cite :

 

Oh, le soleil, joyeux, pointe à travers les nuages,

Enfantin. En tête, Camus. « Être nu et puis plonger

Dans la mer, encore tout parfumé des essences de

La terre. Laver celles-ci dans celles-là, nouer sur

 

Ma peau l’étreinte pour laquelle soupirent, lèvres

À lèvres, depuis si longtemps, terre et mer », tu sais.

 

La mer, la terre, « lèvres à lèvres », le parfum des essences. Tout est là. Camus, c’est l’enfance, ou l’incessant retour à l’origine, au rapport primitif, ou païen, à la Nature, dans le sens où s’y joue le commencement de l’histoire et, on le sait, leur absurde divorce, avec son lot de révolte et d’amour. Alors, bien sûr, « L’Étranger », et l’éclat du geste sacrificiel dans un meurtre extatique, ou « La Peste », épaisseur noire de l’Histoire, bouillie sociale où surnagent les consciences, pour le pire, et pour le meilleur aussi. Là, un médecin, déjà l’idée du soin, qui, plus tard dans ma vie, a pris le sens grec d’« épiméléia », le soin à apporter au corps, à l’esprit, aux autres, au monde, bref, à la vie. Et là, c’est Aristote, pour moi. Immense phare, inépuisable lumière grecque, qui n’est pas sans rappeler celle de Tipasa.

Je ne vais pas aborder la richesse inouïe de la philosophie aristotélicienne de la Nature, mais ne retiendrai que son émerveillement devant elle, étonnement du savant grec, émerveillement physique, métaphysique et esthétique. Il dit :

Entrons sans dégoût dans l’étude de chaque espèce animale. En chacune, il y a de la Nature et de la Beauté. Ce n’est pas le hasard, mais la finalité qui règne dans les œuvres de la Nature, et à un haut degré ; or la finalité qui régit la production ou la constitution d’un être est précisément ce qui donne lieu à la Beauté.

Aristote, Traité sur les Parties des Animaux, I, 5, 645a, 21

 

La lecture d’Aristote ramène toujours à l’humilité de l’homme devant/dans la Nature, au sentiment d’appartenance à la Nature, à sa beauté, à sa créativité, à sa puissance, aussi bien hors de nous qu’en nous. Et, à l’heure où nous comprenons (ce n’est pas nouveau…) que nous pouvons la détruire, et nous avec, il est urgent de renouer avec cette (ou une) pensée de la Nature, qui chez Aristote est inséparable de celle la Vie, et du soin qu’on lui doit. Où l’on voit que ces questions mènent directement aux aspects techniques, politiques et éthiques de la vie humaine, et, bien sûr, esthétique. Tout est vie, chez Aristote ; certes, sa pensée du vivant, où il pose des questions clés qui sont encore les nôtres, mais aussi sa physique, sa politique, son éthique, sa métaphysique. Tout. C’est vertigineux de profondeur.

Alors, Camus, Aristote, tu touches à l’intimité, du corps et de la pensée, de l’individu que je suis.

 

Tu donnes des cours d’Ethique du vivant. Quel rapport peut-il y avoir, d’après toi, entre la dimension de soin apportée au sujet et la pratique de l’écriture poétique, qu’elle soit graphique, photographique ou littéraire ?

 

Pour le dire vite, le cœur de tout cela est la vie, j’y reviens… Qu’il s’agisse de vivre, et l’éthique est convoquée, dans la façon dont chacun doit bien, pour donner un ou du sens à son existence en tant que création singulière, avoir à l’esprit des règles, pour orienter son devenir, se « conduire », en fonction de valeurs fondatrices d’une culture, — qu’il s’agisse du rapport aux autres, donc une pensée de l’homme, à la fois culturelle et historique, — qu’il s’agisse de se situer par rapport aux vivants en général, dont nous sommes, bien que distincts, à la fois si proches et si dépendants, en des sens qui doivent être interrogés, — qu’il s’agisse enfin de la Nature en général, disons comme harmonie universelle (sans forcément penser à Leibniz), d’où nous venons, et dans laquelle s’inscrivent nos actes, nos désirs et notre liberté, en en mettant parfois en péril l’ordre, tant nous avons développé l’artifice qui nous caractérise, je veux dire la technoscience actuelle.

 

Nous employons des mots, homme, nature, artifice, culture, etc., autant de repères dans notre expérience de pensée. Mais il faut se rappeler qu’« homme » renvoie à « humus », la terre, celui de la terre, que « nature » indique une naissance (nasci), aussi bien en grec, « phusis », qu’en latin, « natura ».

Nous revenons à cette idée centrale, que nous naissons de et dans ce que nous nommons la Nature, qui est, pour Aristote, une puissance d’engendrement, une poussée (« hormé »). Dans le mot Nature, il faut penser un verbe, une action, une force, avoir une approche non statique mais dynamique, vivante. Hannah Arendt a raison, selon moi, de dire que, nous qui parlons de la Mortalité de l’homme (Mortels chez Homère, par opposition aux Dieux), nous devrions nous attacher à l’idée de Natalité tout autant, peut-être plus. Défaire ce lien avec l’origine qui nous lie les uns aux autres, et à nous-mêmes, c’est ne pas prendre soin de soi, en tant qu’homme, être humain.

De plus, comme Georges Bataille l’a bien dit à propos de Lascaux, l’art, en tant qu’artifice, non technique et utile, mais magique et spirituel, est une « danse de l’esprit » qui témoigne d’un rapport intime, concret et religieux (au sens de ce qui relie), entre l’homme et la nature, les animaux, les plantes, la terre, l’eau, etc. Les premiers traits peintes, gravés, les premiers dessins émanent de la vie, des souffrances, des joies, à la lumière tremblante des torches, dans la fumée, l’obscurité relative et profonde des grottes. Si, en nous, la vie se pense, on peut aussi dire aussi que, dans ce geste, elle se dessine.

 

Nous sommes vulnérables, vivant dans une obscurité qu’une lumière changeante n’éclaire, en vérité, qu’en générant des ombres, toujours, et nous « voyons » la nature, par le prisme de la science, de la religion, de la langue, mais aussi (et surtout, aurais-je tendance à dire…) du geste poétique (mieux vaudrait dire « poiétique »), lequel, avant d’être manifesté, bien plus tard, par les mots, la langue, la parole, l’est par la trace esquissée ou jaillie, qui simultanément rompt et noue, dans la beauté suggestive des courbes et des couleurs.

 

L’émotion face aux peintures des premiers artistes est intacte, même si elle est nôtre. Pourquoi ? Là se situe l’essence de la culture, en rupture et en lien avec la Nature, révélation de l’esprit à lui-même, de la vie à elle-même, sa mise en valeur au cœur de la Nature qui, alors seulement, est donnée à voir, à la fois matricielle et dangereuse, inconnue et mystérieuse, fascinante, voire divine.

 

Je reviens à ta question, plus simplement… Je ne fais pas de distinction fondamentale entre dessiner, photographier ou écrire, et j’ajouterais, faire de la musique. Il s’agit chaque fois d’un regard, d’une écoute, d’un geste qui engage ce qu’il y a de plus précieux, pour moi, de plus fragile aussi, comme l’amour.

 

L’art est un aspect essentiel du soin apporté à l’être humain, et que lui seul peut dispenser, pour briser le silence, et la solitude à laquelle chacun est livré, l’ineffable, qui ne peut être que « suggéré », dirait Bergson. Le silence peut être fait de bruits insensés, assourdissants, en un sens inhumains. Merleau-Ponty dit que le sens est la rencontre de l’humain et de l’inhumain. Ainsi on comprend ce qu’il appelle les formes symboliques, dont Cassirer, si important à mes yeux, a fait le cœur de sa philosophie. Science et art émanent de la puissance créatrice de l’esprit, en tant que formes symboliques essentiellement distinctes, avec d’autres encore, dont le langage. L’art, dont l’écriture poétique, rompt (avec) le bruit, bruit que l’homme lui-même peut engendrer et qui brouille son rapport au monde, aux autres, à lui-même. La parole poétique est « parlante », dit Merleau-Ponty, de même un dessin, un tableau, une photographie ; elle suscite et sollicite une écoute libérée du bruit ambiant, un regard, une attention secrète, bien qu’elle ne puisse faire que suggérer ce qu’elle vise. Suggérer, c’est aussi faire place à la liberté.

 

Comment s’est opéré, dans ta vie, le passage de la médecine à la poésie ? Fut-il même question de passage ?

 

À vrai dire, en effet, il n’y a pas eu passage, mais contemporanéité. Dès le début de mes études de médecine, j’ai été attiré par l’art, sous toutes ses formes, même si peu à peu, la langue m’a paru être le « terrain » le plus propice à un chemin personnel. Mais ces dernières années, films, photos et dessins se sont mêlés aux mots… Il faut dire aussi que dans tous les domaines, c’est la question « Qu’est-ce que l’homme ? » (tu le sais, centrale chez Kant, autre phare pour moi) qui m’a guidé.

 

Penses-tu que l’écriture poétique puisse nous aider à donner un sens plus émancipateur à notre existence ?

 

L’activité d’écrire, ce rapport difficile à la langue et à la prise de parole, est faite d’exigence contraignante extrême et de totale liberté. Elle est sens en travail, voire en œuvre, work in progress…, et, en cela, elle est émancipatrice, habitée d’un inachèvement qui préserve de l’illusion d’un terme, d’une clôture. On n’en a jamais fini de « s’expliquer » avec le monde, comme dit Nietzsche. L’écriture poétique épouse la vie comme mouvement, ou l’existence comme création « de soi par soi », dit Bergson.

Au passage, si j’invoque ces auteurs, ce n’est évidemment pas un étalage gratuit et pédant, c’est chaque fois un hommage profond à ceux qui m’ont aidé à penser, à vivre.

 

Inconscient et écriture. Si l’on part du fait que la psychanalyse est une poésie, à travers ton héritage scientifique notamment Bergsonien, penses-tu que la psychanalyse a pu, à un moment,  favoriser les liens entre science et poétique ?

 

Je dirais non un « fait », mais un « se faisant », dans le sens où Cassirer emploie le « fueri » latin pour caractériser les « faits » historiques tels que l’historien les interroge. Alors on peut penser à la durée chez Bergson, en effet, et à la dimension ontologique qu’il lui donne : la « substance » n’est pas immuable, mais au contraire mouvante, se mouvant, elle « dure ».

 

Toutefois, il faut rappeler que l’Inconscient n’a pas chez Bergson, le même sens que chez Freud. Si chez Freud il est indissociable du désir (refoulé, son retour dans les rêves, etc.), chez Bergson il est lié à l’action. Je n’entrerai pas dans le détail. Ta question interroge le rôle de la psychanalyse dans le lien entre science et poétique.

 

On pourrait peut-être revenir à Aristote…, avec l’idée de « catharsis », terme qu’il emploie une fois dans La Poétique. Celle-ci joue un rôle essentiel, selon H.-I. Marrou, dans la caractérisation de la science historique, dans De la connaissance historique. Le rapport entre psychanalyse et histoire est intéressant. On voit aussi chez Bachelard, dans son œuvre, les magnifiques textes sur la formation de l’esprit scientifique, qui en proposent une psychanalyse, mais aussi sur la psychanalyse du feu et autres textes sur la poétique, essentiels.

 

Le lien central est bien sûr l’esprit à l’œuvre, si l’on veut accéder à une idée de la « connaissance » qui ne se réduit pas à la rationalité, aux bornes conceptuelles qui la définissent. Je pense à ce que dit Kurt Goldstein de la « connaissance biologique » propre à la relation de soin, au « véritable » médecin, qui certes s’empare des données scientifiques, mais les englobe dans une appréhension globale, holistique de l’individu, de la personne, dans un dialogue où la liberté est en jeu, et là, il y a du « poétique », dans le sens où cette connaissance n’est jamais achevée, toujours à approfondir, à recréer. Une sorte de « sympathie » avec le monde, les autres et soi. Bergson l’a bien vu. C’est ce que tu appelles, je crois, une « pratique poétique », un rapport à la vie, que l’on peut tenter de suggérer dans un travail d’écriture, mais qu’il s’agit d’abord de s’efforcer de vivre…

Propos recueillis par Chris Gerbaud

Né au Maroc, vit à Toulouse. Médecin à l’hôpital, puis enseignant en philosophie, à l’Université de Toulouse 2, et à la Faculté de Médecine de Toulouse (Master Éthique du soin et recherche). Écrit et publie depuis une vingtaine d’années. Actuellement, associe textes, photos et dessins, dans l’esprit d’un « corps poétique ».

Site internet « Au jour, la nuit » :

https://aujourlanuitjjm.wordpress.com

Mise en voix :

II Entretiens, (Via Blog : Club-Médiapart) : SANTE SEXUELLE : – PORTER LE VOILE OU ÊTRE TRANSGENRE, POURQUOI PAS : LES DEUX ? – LE « CAS » D’UNE PERSONNE TRANSGENRE EN SITUATION DE HANDICAP

Porter le voile ou être transgenre ? Pourquoi pas, alors : les deux…!

 

Le regard sociologique se porte plus particulièrement sur les liens entre les possibilités d’une jouissance, d’un masochisme – agression interne – et d’une religion musulmane fantasmée.

Bonjour chère amie, tout d’abord je voudrais savoir comment tu ressens le fait de te voiler ?

Avant tout, je veux préciser avec force et détermination qu’il n’y a pas une once de religion ou quoique ce soit de cette nature,  dans le choix vestimentairequi est le mien. C’est sans doute à cause de l’horreur des attaques terroristes, que beaucoup de personnes font hélas l’amalgame. 

Il s’agit pour moi d’une démarche purement fantasmatique, et rien d’autre.

 

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Toute petite, j’ai toujours été fascinée par la majesté, la grâce, la féminité, le charme et surtout le mystère qui émanent des femmes intégralement voilées. Travestie depuis plus de 40 ans (j’en ai 60 aujourd’hui) j’ai commencé comme bien d’autres en imitant les codes vestimentaires de nos mères.

L’idée du voile m’a toujours poursuivie, après avoir essayé bien des styles (plus ou moins fantasmatiques)  : princesse, soubrette, sorcière, infirmière,… il m’est venu l’envie de me voiler .

Je ne regrette qu’une chose : ne pas l’avoir fait plus tôt !

Dès la première minute, de suite après avoir noué mon jilbab, j’ai compris que « j’étais tombée dedans ». J’ai compris que je ne pourrais plus m’en passer, que j’étais addicte aux vêtements que portent les femmes musulmanes traditionnelles.

Je ressens un plaisir indescriptible et une grande joie intérieure, ne serait-ce qu’en apercevant ma silhouette par reflet sur une vitre, je suis comme apaisée après avoir longtemps « cherché mon style ». C’est pour moi la forme la plus aboutie dans ma quête de féminité.

Pour conclure sur cette question (je suis maintenant vêtue en femme musulmane 99 % de mon temps), je me sens femme, vraiment femme ! Je me sens à ma véritable place : celle d’une femme au foyer, accomplissant ses tâches domestiques, et uniquement préoccupée de ses devoirs de modestie, de pudeur et de silence.

Par ailleurs, cette pratique singulière t’exclue t’elle socialement ? Est-ce que tu as une vie sociale extérieure ? Ou, au contraire est-ce que le fait d’être voilée te permet de mieux affirmer ton identité ?

Bien sûr, sur les réseaux sociaux, je suis régulièrement insultée et menacée. De plus dans ma campagne provinciale, je ne ferais pas trois pas sans me faire arrêter par les gendarmes : le voile intégral étant interdit dans notre pays.

Encore une fois, ce refus de la société est lié à l’actualité terroriste : en France, on est (officiellement) tolérant envers les travestis (bien dans les codes), les homosexuels, lesbiennes, bi, … mais on a peur de l’islam et de tout ce qui le rappelle.

Je comprends et j’admets que des personnes puissent éprouver de la répulsion, chacun est libre. Heureusement, il est de rares personnes qui s’intéressent à ma démarche et cherchent à comprendre.

Je n’ai donc aucune vie sociale, autre que sur les réseaux sociaux et avec certains (1 régulièrement) travestis qui partagent mon fantasme et encore uniquement par mail.

 

 

Est-ce pour toi une grande jouissance physique / ou psychique ?

Question difficile à traiter ! Je ne connais  plus la jouissance physique : je porte en effet une cage de chasteté sans aucune interruption depuis boentôt 3 ans).

Je ne suis donc plus un homme depuis ce temps et je pense même être devenue impuissante avec le temps et l’âge !

Si je ne peux plus assurer un acte sexuel masculin, je ne connais donc plus la jouissance telle qu’on l’entend communément.

Le corollaire du port prolongé d’une cage de chasteté, étant que l’aboutissement n’ayant pas lieu, je suis dans un état d’excitation sexuelle permanente, bien sûr jamais satisfaite, mais permanente !

Je ne ressens pas, ni ne souffre du manque de jouissance physique, en revanche, la jouissance intellectuelle, affective, psychique, psychologique (je ne sais quel terme employer) est géante, irremplaçable, indescriptible : je suis une femme ! Quel bonheur !

 

En quoi est-ce que tu défends ta pratique de femme transgenre voilée ? Comment faire face aux critiques extérieures ?

Je ne pense pas avoir à défendre ou justifier quoique ce soit, dans ma vie de femme voilée.

Cette démarche est totalement personnelle, la question se poserait-elle si je  n’étais pas voilée ?

Lorsque je fais l’objet d’attaques ou d’insultes sur les réseaux sociaux, ma réaction est différente selon la nature et l’auteur de l’agression. Lorsque ce sont des attaques racistes, je ne réponds pas car on ne peut pas amener à la raison ce genre de personnages; pour les autres, je m’emprese d’affirmer ce que j’ai indiqué en préambule de cet entretien, à savoir, que ce n’est pas une démarche religieuse ou fanatique.

Parfois, je parviens à faire admettre de me laisser tranquille sous mon voile. Bien sûr ce sont les femmes qui sont les plus difficiles à convaincre : beaucoup considèrent le voile comme un symbole d’asservissement.

 

Aimerais-tu être musulmane ?

J’aimerais surtout être femme, reconnue comme telle. Accessoirement musulmane, cela n’a aucune importance pour moi.

 

 

L’on pourrait penser, a priori, que se voiler est un acte de soumission; en quoi cela pourrait ne pas l’être selon toi ?

Oui, bien sûr, beaucoup de travestis revendiquent une posture de soumission sur les réseaux sociaux . La grande majorité s’affichent comme tels, sans doute pour exprimer inconsciemment leur féminité : l’émancipation des femmes dans notre société est récente et l’association femme = soumission est encore présente dans bien des esprits même si chacun s’en défend !

Je n’échappe sans doute pas à la règle, et peut-être y a t’il un peu de cela inconsciemment chez moi, d’autant que je dois avouer qu’être soumise à un homme ne me dérangerait pas, si cela me renvoyait la reconnaissance de mon statut de femme.

Sur la question du voile en tant que symbole et affirmation de la soumission, c’est probablement vrai, c’est ce qui ressort des attaques dont je fais l’objet sur les réseaux. Schématiquement exprimé : femme voilée = femme soumise car elle n’a pas le choix de s’habiller autrement, c’est son mari qui lui impose cela.

 

Pour voir la question sous un autre angle, il faut admettre que cela puisse être un choix de la femme de porter le jilbab, le niqab ou la burqa.

La plupart pensent voile = prison ! Qui n’a pas essayé ne peut pas imaginer comme on se sent protégée, sereine et comme dans un cocon.

L’autre avantage de ce genre de vêtements, étant qu’ils sont par nature amples et couvrants (à l’origine il faut cacher non seulement le corps, mais aussi les formes de la femme), l’avantage donc est qu’ils permettent toutes les fantaisies en matière de sous-vêtements, et cela n’est pas neutre pour les transgenres en recherche de féminité !

Pour ce qui me concerne, j’ai définitivement adopté le port de la burqa. Pour préciser, la burqa c’est ce vêtement cloche sans manches  qui se met par dessus les autres vêtements (pour moi un jilbab) sous lequel la femme est dissimulée et voit le monde extérieur à travers un grillage de tissus.

J’ai donc fait le choix de porter la burqa (qui est le vêtement le plus couvrant), et je ne veux plus porter autre chose, car personne ne peut imaginer comme je me sens protégée, à l’abri, sereine et heureuse dans mon intimité de voiles féminins.

 

 

Es-tu féministe ou « anti-féministe » ? Penses-tu que la femme doit-être soumise au foyer, s’émanciper ? Ou, peut-être qu’an fond tout cela : la soumission et l’mancipation sont conjugables ?

Oh ce n’est pas une question importante pour moi, je ne me sens pas concernée par le combat du féminisme qui commence d’ailleurs à faire ringard, (enfin ça n’est que mon opinion).

Je pense surtout qu’il faut que chacune et chacun doivent être libres de faire un choix et d’être heureux. Comme on le dit fréquemment « il faut de tout pour faire un monde » : des femmes actives, des femmes au foyer, des femmes dominatrices, des femmes soumises, des femmes homosexuelles, des femmes bi, mais aussi des hommes au foyer, des hommes soumis, des hommes travestis, des hommes actifs, des hommes qui raffolent de lingerie féminine, des hommes en jupe, des hommes en femmes musulmanes traditionnelles,…

 

 

Le principal étant de suivre son désir, est-ce pour toi un désir qui te rend heureuse ?

Oui ! Très heureuse, définitivement heureuse, pleinement heureuse.

 

 

 

Le fait d’une transition de genre est très souvent confondu avec une orientation sexuelle ou à une pratique érotico-pronographique ; la question de la sexualité trans ( MtF / FtM, ainsi que toutes les personnes appartenant au spectre des transidentités) est quasi absente des ouvrages cliniques La sexualité reste très peu abordée, y compris dans les publications des trans eux-mêmes !

 

« Changer de sexe s’est imposé comme l’unique traitement successible d’améliorer ma santé. »  Marie Edith  Cypris  [1]

 

A titre d’exemple[2] les quelques blogs portant directement sur la sexualité des personnes trans hommes, sont majoritairement anglo-saxons. et traitent exclusivement des rapports gais (entre hommes trans ou avec des hommes cisgenre. Bref, que ce soit dans la littérature clinique, en sciences humaines ou en sexologie, rares sont les auteur/es qui s’aventurent sur le sujet – les quelques-un/es à le faire se cantonnent généralement à répéter les a priori stéréotypés et infondés sur « l’absence de vie sexuelle » des trans et sur l’augmentation de la libido et de l’agressivité chez les hommes trans prenant de la testostérone. En ce qui concerne les femmes trans, il est souvent question de prostitution. Les stérotypes de genre chez les MtF sont souvent tenaces. La vie conjugale des MtF est très peu connue. Et cette méconnaissance est renforcée par le fait qu’il y a encore, souvent, une confusion entre orientation sexuelle et identité de genre. C’est la raison pour laquelle il semble urgent de prendre le pouds d’une personne trangenre MtF hormonée et opérée, ayant suivi son parcours en sus d’une situation de handicap visuel – laquelle a bien voulu répondre à quelques questions – qui se déroulent comme suit :  
Penses-tu que la transphobie orientée sur soi-même nuit à une sexualité épanouie ? 

 

Absolument, la transphobie orienté vers soi-même nuis à une sexualité épanouie dans la mesure ou le manque d’estime de soi mine cet épanouissement, la culpabilité qui découle de cette transphobie intérieure, parce que vécue à l’intérieur, et ne provenant pas d’une agression extérieure, bloque l’expression de toute une sensibilité qui enrichis les échanges amoureux, et cette culpabilité fragilise la relation avec les partenaires.

 

Que penses-tu de la sexualité, à travers la prostitution, dans la population transi?  L’épanouissement à travers a sexualité prostitutionnelle  n’est-elle qu’un mythe urbain ?  Car nous pouvons penser qu’une personne transidentitaire peut avoir une vie sexuelle en dehors des relations tarifiées. 

 

Il n’y a que des imbéciles pour croire que la sexualité à travers la prostitution apporte  un épanouissement,  et si les Trans sont socialement stigmatisées et discriminées, la prostitution n’est qu’une mince planche de salut tendue au dessus du gouffre de la misère, mais à mon avis une planche bancale et qui loin de procurer un épanouissement, au contraire confine la personne Trans dans un manque de repères et d’estime de soi, ensuite, il est possible évidement d’avoir des relations libres, consenties et non tarifées, et heureusement !

 

Une personne transgenre peut-elle, selon toi s’équilibrer par la sexualité ?Peu-elle s’équilibrer autrement : par d’autres pratiques et par voie de conséquences est-elle obligée de sublimer sa sexualité ?

 

Une personne Trans n’est pas du tout obligée de sublimer la sexualité, et les progrès techniques des chirurgiens permettent aujourd’hui d’explorer le plaisir et la jouissance dans des conditions optimales, et l’aspect « esthétique » des résultats permet de ne rien avoir a divulguer à un partenaire de sa transidentité, selon que l’on souhaite ou non, aborder avec lui ce sujet.

 

Ensuite, l’épanouissement à travers la sexualité dépend pour beaucoup là aussi, du rapport que l’on a avec le sexe, le plaisir, la sexualité, et donc aussi de l’estime de soi, hors la Transphobie intérieure  n’aide pas vraiment, c’est une surcharge émotionnelle dans un monde encore façonné par le sexisme et qui culpabilise la sexualité des femmes, et je dois avouer franchement que je n’ai pas assez d’informations en ce qui concerne les hommes FtM, en revanche, pour moi qui suis MtF, j’ai du durant les mois qui ont suivis ma chirurgie, travailler à réduire l’impact négatif de cette Transphobie et celui d’une éducation et d’un  long séjour dans  » le vestiaire des garçons », mais c’est assez facile, car le rapport au corps et au sexe qui est bouleversé aide à faire le tri, et a se réapproprier une libido en adéquation avec les fantasmes et les sensations que l’on découvre par l’exploration, l’apprentissage de l’auto érotisme, de la masturbation  vient compléter cette conquête du plaisir, la découverte de la jouissance soi seule ou bien lors des premiers rapports vient ensuite compléter cette connaissance de soi et apportent l’épanouissement.

 

 

Fut-il nécessaire, pour toi de pratiquer les toxines (tabac, alcool, drogues etc)  afin de palier un manque de sexualité, affectif, amoureux ?

 

Oui, ce fut nécessaire et je n’ai aucun tabou là-dessus !

Je peux même dire que je recherchais alors l’anesthésie totale, le KO, le « coup de poing dans la gueule » !

Avec l’alcool principalement, mais à l’adolescence, et après une puberté chaotique, j’ai découvert les effets de l’association de l’alcool avec les barbituriques et les somnifères, et j’étais à certains moments dans une recherche consciente d’une forme de suicide mais indolore et comateux, je souffrais durement de ma transidentité et des nombreux questionnements qui me tourmentaient tout le temps, il y a eu quelques fois aussi des amphétamines, mais principalement du cannabis de l’alcool, et malheureusement la cigarette, mais paradoxalement, je m’en suis mieux sortie que d’autres qui en sont morts dans mon entourage du fait que j’ai aussi pratiqué intensément les arts martiaux, ça m’a énormément aidé, jusque dans ma volonté de faire mon parcours !

 

Le sport, la méditation, les pratiques corporelles peuvent-ils aider à combler un manque de sexualité –  voire  les pratiques parallèle ? En somme, en quoi, selon-toi la transidentité ne constitue pas une pathologie liée à un état de fascination autour du corps ?

Comment peut-on vivre avec un corps féminin et dépasser le corps en étant trans ? 

 

En tant que pratiques parallèles  le sport, les arts, la lecture ou d’autres activités ne peuvent que contribuer au bien-être, et donc justement permettre de dépasser le corps, qu’il soit féminin, ou pas, ensuite, plutôt que de pathologiser la transidentité, sur ce plan là, j’ai préféré l’aborder comme une cause de mal-être sexuel, qui ne se révèle pas forcément par des troubles de la sexualité,  mais encore une fois par une incapacité croissante à s’épanouir dans une relation  basée sur la confiance et le partage du plaisir, nourris de complicité et de tendresse, ce à quoi la plupart aspirent, on peut je pense aborder la transidentité de manière très simple, et sans pour autant occulter les multiples facettes de la transidentité, mais ion est encore dans la culture du « pourquoi du comment », et dans la fascination de la curiosité qu’elle provoque.

Propos receuillis par Christophe Gerbaud


[1] ‘Mémoire d’une transsexuelle, la belle au moi dormant »  Ed : PUF, Souffrance et théorie. 2015


[2]  http://www.observatoire-des-transidentites.com/2014/06/esquisses-pour-un-savoir-pluriel-sur-la-sexualite-des-hommes-trans.html

 

« ART & FOLIE »

Ce texte constitue une esquisse de recherche en théorie des arts et clinique psychanalytique. Un focus est orienté sur le « cas » d’un artiste photographe et peintre : Pierre Molinier. Il s’agit ici du premier volet d’une investigation ayant pour but de questionner la légitimé artistique de certaines pratiques corporelles (tel le travestissement) tout en dépathologisant ce même phénomène ; à travers une approche épistémologique.

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Vintage silver gelatin print
4 9/10 × 6 9/10 in; 12.5 × 17.5 cm légende
«  L’opinion publique est une pute qui doit être violée »

Pierre Moliner Feuillets épars, op. cit., p.143.

 

« Monsieur le législateur,

Monsieur le législateur de la loi de 1916, agrémentée du décret de juillet 1917 sur les stupéfiants, tu es un con

Ta loi ne sert qu’à embêter la pharmacie mondiale sans profit pour l’étiage toxicomanique de la nation

parce que

1° Le nombre des toxicomanes qui s’approvisionnent chez le pharmacien est infime;

2° Les vrais toxicomanes ne s’approvisionnent pas chez le pharmacien;

3° Les toxicomanes qui s’approvisionnent chez le pharmacien sont tous des malades;

4° Le nombre des toxicomanes malades est infime par rapport à celui des toxicomanes voluptueux;

5° Les restrictions pharmaceutiques de la drogue ne gêneront jamais les toxicomanes voluptueux et organisés;

6° Il y aura toujours des fraudeurs;

7° Il y aura toujours des toxicomanes par vice de forme, par passion;

8° Les toxicomanes malades ont sur la société un droit imprescriptible, qui est qu’on leur foute la paix.

C’est avant tout une question de conscience.

la loi sur les stupéfiants met entre les mains de l’inspecteur-usurpateur de la santé publique le droit de disposer de la douleur des hommes; c’est une prétention singulière de la médecine moderne que de vouloir dicter ses devoirs à la conscience de chacun.

Tous les bêlements de la charte officielle sont sans pouvoir d’action contre ce fait de conscience : à savoir, que, plus encore que de la mort, je suis le maître de ma douleur. Tout homme est juge, et juge exclusif, de la quantité de douleur physique, ou encore de vacuité mentale qu’il peut honnêtement supporter.

Lucidité ou non lucidité, il y a une lucidité que nulle maladie ne m’enlèvera jamais, c’est celle qui me dicte le sentiment de ma vie physique. Et si j’ai perdu ma lucidité, la médecine n’a qu’une chose à faire, c’est de me donner les substances qui me permettent de recouvrer l’usage de cette lucidité.

Messieurs les dictateurs de l’école pharmaceutique de France, vous êtes des cuistres rognés : il y a une chose que vous devriez mieux mesurer; c’est que l’opium est cette imprescriptible et impérieuse substance qui permet de rentrer dans la vie de leur âme à ceux qui ont eu le malheur de l’avoir perdue.

Il y a un mal contre lequel l’opium est souverain et ce mal s’appelle l’Angoisse, dans sa forme mentale, médicinale, physiologique, logique ou pharmaceutique, comme vous voudrez.

L’Angoisse qui fait les fous.

L’Angoisse qui fait les suicidés.

L’Angoisse qui fait les damnés.

L’Angoisse que la médecine ne connaît pas.

L’Angoisse que votre docteur n’entend pas.

L’Angoisse qui lèse la vie.

L’Angoisse qui pince la corde ombilicale de la vie.

Par votre loi inique vous mettez entre les mains de gens en qui je n’ai aucune espèce de confiance, cons en médecine, pharmaciens en fumier, juges en mal-façon, docteurs, sages-femmes, inspecteurs-doctoraux, le droit de disposer de mon angoisse, d’une angoisse en moi aussi fine que les aiguilles de toutes les boussoles de l’enfer.

Tremblement du corps ou de l’âme, il n’existe pas de sismographe humain qui permette à qui me regarde d’arriver à une évaluation de ma douleur plus précise, que celle, foudroyante, de mon esprit!

Toute la science hasardeuse des hommes n’est pas supérieure à la connaissance immédiate que je puis avoir de mon être. Je suis seul juge de ce qui est en moi.

Rentrez dans vos greniers, médicales punaises, et toi aussi, Monsieur le Législateur Moutonnier, ce n’est pas par amour des hommes que tu délires, c’est par tradition d’imbécilité. Ton ignorance de ce que c’est qu’un homme n’a d’égale que ta sottise à le limiter.

Je te souhaite que ta loi retombe sur ton père, ta mère, ta femme, tes enfants, et toute ta postérité. Et maintenant avale ta loi. » Antonin ARTAUD   L’ombilic des Limbes (1925). NRF, Poésie/Gallimard, 1993

 Quel est le locuteur ?

« Depuis plus de dix ans, je me travestis. Internet a changé ma vie – j’ai pu ainsi défendre publiquement mes différences. Travesti et amblyope, j’ai décidé de vouer ma vie à la recherche. Plus exactement, c’est la découverte d’une sœur de trois ans mon aînée, née d’une mère orpheline pupille de l’État qui fut traumatique et inspiratrice d’une incarnation féminine. C’est ainsi la quête du visage et du corps de la sœur qui s’est engagée. J’avais vingt-et-un ans lors de cette découverte. Encore combien de temps peut vivre ce désir, je ne puis dire. Mais l’affirmation de mon instabilité passe aussi par une déficience visuelle : un nystagmus congénital – du fait de son mouvement oculaire – qui m’a condamné à la quête perpétuelle d’identité. Or je ne me suis jamais fait d’idées. Cet abandon, l’adoption, le handicap, les effets d’une recherche de soi en tant que sujet, ces choses n’ont jamais été simples à appréhender. J’ai été réellement atteint par un choc, d’aucuns parleraient de catastrophe ! Mais au bout de près de cinq ans de cure avec mon psychanalyste, un hasard extraordinaire m’a donné quasiment l’assurance que je pourrai échapper à mes propres déterminations, que les mœurs ordinaires portent à sceller tels des fers d’une vie de personne handicapée finie, au moins en sa dimension biologique, mon sexe. Le poids de la famille est énorme. Une mère omnipotente et longtemps invasive un père taiseux et soumis aux jougs maternels. Le roman serait long. De même, en plus de mon travestissement, je n’ai jamais pu admettre ni avouer à tous mes proches ma déficience visuelle. J’ai pu savoir intimement que j’allais pouvoir, au moins en substance, à travers le langage, m’en tirer. J’ai pu, je peux me poser si longuement encore, cette question : travesti et handicapé, est-ce trop pour un seul homme ? »[1]

 Une approche : « Artistique, clinique et politique »

Bien souvent, lorsqu’une personne handicapée (psychiquement voire physiquement) recherche un emploi l’unique recours possible reste la « folie ». En effet, le délire psychique, qu’il soit esthétisé ou non-sublimé reste une manière de supporter la réalité corrosive. « Entre septembre 2016 et septembre 2017, le nombre de demandeurs d’emploi en situation de handicap a augmenté presque deux fois plus vite que celui de l’ensemble des chômeurs. Il a atteint un nouveau niveau record ».[2]. En effet, face à la politique « néolibérale » contemporaine l’un des symptômes sociaux qu’il est possible de constater est la chute abyssale de la valeur « imagination »[2]. Que ce soient les personnes handicapées physiquement ou psychiquement, l’art, les techniques, les savoirs humanistes sont soumis à une logique nettoyant au vitriol toute personnalité « originale », créative voire artistique. Peut-être même l’état délétère des milieux hospitaliers et psychiatriques pourrait-il être corrélé à la manière dont nous traitons les personnes différentes ? Car, depuis la « désinstitutionalisation » des secteurs psychiatriques  nous percevons avec une certaine netteté que des pratiques telles que : la poésie, les arts plastiques ou toute autre pratique d’étayage psychique n’est plus valorisée, car ne rentrant plus – ou exceptionnellement – dans les budgets hospitaliers.

Si toutefois une personne en situation de handicap désirait créer sa propre entreprise, notons qu’aucune aide (au-delà des 6000 euros alloués par l’AGEPHIP) n’est accessible à une personne en situation de handicap. La création d’une « folie » pourrait donc relever d’une certaine forme de discrimination sociale. L’art n’est pas folie et la folie n’est pas nécessairement artistique. Cependant, la personne en situation de handicap, quelle que soit la différence, se voit confinée à une instabilité (une labilité) consubstantielle – liée au fait qu’elle ne ressemble pas à la théâtralité sociale qu’il est de mise (« par manière de névrose ») de jouer. Ainsi, les recherches contemporaines (2018) portent à questionner, tant le statut de la personne en situation de handicap que le genre de ces individus – face à un contexte politique et clinique nivelé par les diagnostics, les évaluations, les désirs de normes, de nommer l’être-humain etc.

Par manière d’avant propos, nous pouvons dire que l’art relève de la transformation (travestissement) du corps et du psychisme qu’il s’agit cliniquement de dépatologiser (dans la mesure où le travestissement en clinique est, encore, parfois considéré comme une forme de  dite psychose, à travers son intentionnalité « paraphile »). Il s’agit d’entendre le travestissement au sens où le décrit l’artiste Jérome Carrié (dans son article «  Du jeu à la norme » : l’art du travestissement ») lorsqu’il fait référence à l’artiste suisse Urs Lüthi ainsi qu’à l’œuvre de l’artiste américaine Cindy Sherman. Leurs démarches s’attachent d’une part à déconstruire et dénaturaliser le genre (que les conservateurs qualifient, à leur manière archaïque, de sexe  et d’autre part, elles permettent de prendre conscience de l’attribution arbitraire des rôles dévolus aux hommes et aux femmes. Comment leurs œuvres mettent-elles à jour les stéréotypes, les catégorisations et les binarismes ? En quoi ces « artistes travestis » peuvent-ils nous servir à repenser les catégories sexuées et les relations entre homme et femme ? Ainsi déconstruire le binarisme du genre à travers une éthique construite conceptuellement procède non seulement de « l’hapax existentiel », pour parler comme Wladimir Jankélévitch mais avant toutes choses de ce que Michel Foucault a nommé « Savoir-pouvoir ».

Depuis des années des théoriciens travaillent à l’émergence d’une épistémologie queer, mais ils font face à des résistances d’ordre politique. Résistances fondées sur les repré-sentations (communes) du corps d’une part, et d’autre part celles liées à la pathologie clinique comme évoqué plus haut, (résistances) opposées par les instances politiques et universitaires qui, comme l’écrit Marie-Hélène/Sam Bourcier (article « Le nouveau conflit des facultés : biopouvoir, sociologie et queersturies dans l’université néolibérale française. Par ailleurs, la néolibéralisation en cours de l’université et des savoirs ajoute des niveaux de résistance à l’introduction en France des études culturelles. « La sociologisation de l’homosexualité affecte doublement les minorités vulnérabilisées qu’elle décrit ou prétend soutenir : premièrement en invisibilisant tout ce qui n’est pas « straight » et notamment les sujets de savoir queer La critique sociale est à la fois le constat d’une physique-clinique et institutionnelle ». Retravailler les sillons d’une manière éthique en manière de diagnostic des discriminations relève d’une archéologie à mener tant sur le plan de la santé des individus que sur celui de leur expression culturelle, artistique. Guy Debord avait d’ailleurs finit par l’admettre, le spectacle – c’est-à-dire l’artifice, l’illusion, les faux-semblants liés aux clichés, aux représentations psychiques inconscientes falsifiées par l’extériorité sociale – est partout. Lutter contre la représentation comme fin ultime de nos pensées et de nos actes, telle fut la mission impossible que s’imposèrent Guy Debord et les situationnistes tel que Raoul Vaneigem, qui déclarait avec panache : « Il faut se lancer dans tout aventure intellectuelle susceptible de repassionner la vie ». Or, introjecter cette mission clinique politique et artistique relève d’une lutte radicale – toujours d’actualité – contre les représentations non queerisantes, stéréotypées, binaires que l’on peut lire dans l’expression du néolibéralisme  Or, n’est ‘il pas possible de défendre la thèse suivante : De l’art à la folie, il n’y a qu’un pas…, mais : la folie n’a pas d’œuvre ! [3]

Pierre Molinier : contention de la peau, destruction de l’identité et création originale…

« L’évolution psychologique et artistique de Pierre Molinier se présente comme une succession de mouvements de structuration et de déstructuration autour de l’image et de la réalité du corps. (…) Chez lui, la recherche de la perfection créatrice se présente comme une face de la recherche de la perfection ontologique, symbolisée par la fusion androgyne et éternisée dans la mort. Le mouvement de structuration/déstructuration qui apparaît tout au long de son œuvre n’est donc que le reflet d’une oscillation semblable qui balaie toute sa vie. » [4]Déconstruire la « folie », par l’imaginaire étayant, tel est le pari du « miracle infernal » de la vie. Par les psychiatries, Pierre Moliner, n’était pas diagnostiqué comme étant « psychotique » mais reconnu comme « fétichiste »[5].Là est précisément ce qui intéresse la philosophie et la clinique : montrer (après l’apport magistral de Freud, Lacan et son maitre en psychiatrie Clairambault) que les dites « paraphilies » ou cette manière de fétichisme – 100 ans tard, aujoud’hui : au début du XXIe siècle – peuvent être en réalité plus des modalités d’expression de soi que des catégories cliniques qui à présent avec les « queer-studies-(après Jacques Lacan comme l’indique le chercheur et psychanalyste Pédro Ambra[6]) ne semblent plus pertinentes cliniquement mais bien plus artistiquement.

 

Cela étant dit, nous ne pouvons pas nous protéger de l’usage fétichiste de l’image. Un tel usage peut occulter le manque, la perte, mais aussi constituer un moyen de suppléance pour des sujets pour qui le deuil est impossible à symboliser. De même qu’il n’y a pas nécessairement d’irreprésentable en soi, il n’y a pas d’usage fétichiste en soi. Le fétichiste croira en l’identité de l’objet et de l’image, contrairement au névrosé, que l’image ramène à la castration et à sa propre perte. Un exemple de deuil résolu esthétiquement de façon dite « perverse » (par une clinique conservatrice) avec l’image pourrait être celui de P. Molinier , pour qui le dernier baiser à sa sœur qui venait de mourir, alors qu’il était jeune adolescent, a été transformé en tableau, photographies de lui-même métamorphosé en femme, avec de longues jambes, objets index de sa sœur. Ainsi, les œuvres les plus connues de Molinier, où on le voit photographié avec une multiplicité de jambes en collants et porte-jarretelles, sont un objet né du traitement fétichiste de l’objet perdu.

 

Cette relation entre le semblable et son moi, et par là son corps propre, a donné lieu à des considérations politiques intéressantes, comme ce que Myriam Revault d’Allonnes  appelle la « crise de la reconnaissance du semblable ». Mais ne nous faisons pas d’illusions, on ne saurait remédier à cette crise par l’usage de la photographie, car elle dépend du regard, et de celui du photographe en particulier. Le deuil consiste à déterminer ce que l’autre a été pour le survivant et ce que le survivant y a perdu. Pour Didi-Huberman[7], l’image pourrait servir à inverser le processus de déshumanisation introduit par la politique des camps d’extermination.

 

Élaborer une perte, ce peut être s’interroger sur les représentations dont nous disposons pour symboliser une disparition qui n’a pas de représentants a priori. Utiliser l’image peut, dans certains cas, donner un support identificatoire, imaginaire, à ce qui a été refoulé ou forclos. L’usage des photographies des disparus en Argentine, pendant la dictature militaire des années 1970, s’inscrit dans le double processus de prouver leur existence et de pouvoir par ailleurs, grâce à ce support, inscrire le début d’un processus de deuil autrement impossible.

 

Chez Pierre Moliner, il s’agit de comprendre le fait que la sublimation artistique a permis de réinventer son propre-corps, ce qui lui a servir, à la fois, d’émancipation à travers d’œuvre artistique (photographies  poèmes et peintures) tout autant que de « suppléance » comme pourraient dire certains cliniciens. « Au-delà de la seule représentation de l’androgynat, les autoportraits de Pierre Molinier revendiquent une esthétique d’un troisième genre, celui du Neutre, qui souligne l’ambivalence entre présence et absence du clivage sexuel. À l’origine de cet « entre deux genres », un affranchissement par rapport à la «normalité » sexuelle ainsi qu’une hostilité clairement affichée face aux expressions artistiques acceptées par la société ». Peut-on, finalement, encore parler de Pierre Molinier ? Afin de dépathologiser le phénomène transgenre, et sa « dite psychose » – à travers ce stigmate souvent attribué nommé « fétichisme ») ; par une approche clinique  politique et artistique, l’exemple de l’artiste Pierre Molinier semble bienvenu. Il s’agirait d’étudier la formation de cet esprit créateur, à travers, plus précisément son enfance. Bien que Pierre Molinier ne fut pas considéré comme psychotique, par les psychiatres. S’attacher à comprendre l’enfance de l’artiste, peut nous aider à relativiser et comprendre le fait qu’il n’y a pas d’étiologie individuelle des psychismes qui conduirait au travestissement. Mais ce sont principalement des structures inégalitaires de l’ordre social introjecté, qui rangent certains individus dans des catégories infériorisées, condamnées, ostracisées (être femme, être transgenre, être noir, etc.).[8]  « Tout aussi radicales sont ses positions esthétiques : Je demande l’inviolabilité dans le domaine de l’art, à commencer par un contrôle sévère du pouvoir de censure ; je proclame la liberté de la personne en danger3 [….]. Son œuvre est le fruit d’une confrontation au monde, engendrée même par l’épreuve du monde36. Molinier demeure «l’irréductiblement double » dans l’histoire de la photographie »[9]. Avec le philosophe et sociologue des images Jean Baudriard (dont il fut question à propos de la psychose[10]), il s’agit de saisir le rapprochement implicite entre le fétichisme de la marchandise relevant de l’économie marchande, et le fétichisme des corps associé à la sexualité. Le fétiche (l’objet industriel, la marchandise, la réduction de ce que nous sommes) pourrait-il être l’ennemi (le corolaire opposé) à l’émancipation de soi ? A ce propos, déjà en 1968 Jean Baudriard s’exprimait dans « Le système des objets », la consommation des signes  L’univers de la consommation des marchandises et des corps, dans lequel nous vivons depuis quelques décennies, révèle la dimension énigmatique du désir. La consommation renvoie au désir, plus qu’au besoin. Avec le besoin, la satiété est possible (« être rassasié » signifie que le besoin a été satisfait) ; ce n’est pas le cas avec le désir, qui en quelque sorte s’entretient lui-même. Dans le cadre de l’œuvre de Pierre Moliner, le désir est l’objet-même, la matière médiatrice et signifiante de l’œuvre. « Molinier a exploré les interactions les plus intimes entre son corps et la photographie. Toujours à l’extrême d’elle-même, son œuvre revendique une philosophie sexuelle délestée de tout tabou : Je défendrai mon œuvre jusqu’au bout, dit-il, Je suis la bombe dont on a touché le détonateur »

« Ré-institutionnaliser » : clinique et arts – une « rééducation ».

« À chaque instant, la machine rejette des visages non conformes ou des airs louches » disaient Deleuze et Guattari en 1980. La machine désirante, l’organisme, le corps bondissant, la vitalité discriminent ce qu’elle ne désire pas voir. Ainsi une dimension scopique  détermine le sujet. Autrement dit, en regardant elle étiquette, catégorise dans la mesure où le sujet, sans cesse désire raccrocher ses représentations à des formes de vie, non monstrueuses au sens de Canguilhem, mais rassurantes qui pourraient renvoyer à un désir de « jouissance déjà connue ». C’est en somme une norme « straight » (droite, qui conserve des formes a priori,  dirions-nous en termes Kantiens) – en ce sens toute bizarrerie, toute étrangeté, toute irrégularité est soulignée par ce regard. À ce propos, les mots de la sociologue Liane Mozère sont évocateurs : « De la même manière, à chaque instant, sont récusées et pourchassées des identités équivoques ou ambiguës, des postures inconvenantes ou inappropriées. “Elle n’a pas la tête de l’emploi”, “Trop poli pour être honnête”, autant d’exemples où la tyrannie de l’“étalon” majoritaire conforme et façonne les corps et les âmes. En ce sens, c’est la conformité qui bride et détourne au profit du système dominant les flux de création et de subversion propres au désir »[11] Cette norme qualifiée de « straight », droite, est l’insigne d’un regard porté sur une personne transidentitaire comme handicapée physiquement ou psychiquement.  Cette catégorisation du regard porté signe également le stigmate d’un handicap « dit » social. Selon cet « être-œil », cette scopie, la perception est une perception qui bipolarise clairement le normal et le pathologique. Elle perçoit et hisse cette image du côté de la pathologie, de la chosification, de la catégorie négative et stigmatisante, voire dépréciative.  Pour le moins, est-ce vraiment un handicap social ? Ce qu’il est convenu de nommer « Queer-disability » [12]: cette forme d’étrangeté recouvrant à la fois le handicap et la transidentité pourrait participer, en somme, de la « marge de la marge ».  Au-delà, est-il encore possible de parler de norme ? Quoi qu’il en soit si l’on devait évoquer un paradigme esthétique pour ce premier point d’appui « straight » cela pourrait renvoyer à une géométrie plane et Euclidienne. En revanche, en ce qui concerne la pensée esthétique de Félix Guattari, il serait possible de parler de paradigme du « chaos ».

Mais d’une manière hypothétique, ne serait-il pas aussi possible de prendre au mot l’injonction de la norme et poser la question suivante : l’étrangeté (que l’on rencontre par exemple chez Pierre Molinier), à elle seule pourrait-elle consister une invalidité clinique et sociale ? Nous constatons rapidement qu’il y a toujours une discrimination à l’œuvre dans le regard porté sur autrui. Le « socius » est en lui même à la fois objet de liaison sociale et de dé-liaison, il combine ainsi cette double injonction. Laquelle se voit d’autant plus renforcée par l’ère capitalistique. « Le régime de consommation participe ainsi pleinement d’une « homo-normativité », c’est-à-dire une normalisation des identités LGBTQI (lesbien, gay, bi, trans, queer, intersexués). Ce régime décrit non seulement les contours de ces identités réifiées mais indique également les manières de les performer. Cette définition exclue les personnes les plus pauvres bien sûr et spécifiquement les femmes, les personnes âgées, les trans, les personnes stigmatisées comme handicapées, et les personnes racisées ». Ainsi, il est aisé de comprendre dans quelle mesure ces diverses problématiques touchant aux « minorités » sont connexes. Dans ce qui nous concerne : la conjugaison entre le « queer » (l’étrange, les pratiques BDSM par exemple cf article en ligne :« Sadomasochisme et lutte des classes » :[13]) et le handicap, il s’agit d’envisager d’un point de vue psychanalytique comment ce « queer-disability » peut se révéler être un outil d’exploration théorique et pratique. Objet qui pourrait être inédit, s’il en est ? En effet si l’on intègre – en l’état de l’art – que, d’une part, la psychanalyse est restée marginale à l’égard desminorities studies (gender, dishabilities queers, etc.) jusqu’au début des années 90, que d’autre part, il a fallu attendre encore une décennie pour que la France accueille les travaux de Judith Butler, Wittig, Kosowski Sedwick, de Santis etc.) il y aurait lieu de se demander légitimement quelles « résistances » la psychanalyse a opposé (oppose encore ?) à cette re-problématisation « minoritaire » du champ analytique. Et de reconsidérer d’un œil neuf dans cette constellation la pertinence du travail de Félix Guattari, que l’on commence timidement depuis quelque temps à sortir de sa marginalisation théorique.

N’est-ce pas même, d’une manière avant-coureuse, suite à l’héritage de psychothérapie institutionnelle (Guattari, Jean Oury, Francesc Tosquelles etc.) que l’axe le plus régulateur reste celui de l’analyse politique de l’institution ? Est-il même possible de concevoir une science humaine en dehors de tout contexte politique ? De telles questions tendent à se repositionner, au fil du travail de recherche. Car, le sujet-chercheur côtoyant de très près et de manière intime le sujet de l’étrangeté, en qualité de personne handicapée (sous la coupe d’un nystagmus congénital), il convient très clairement d’arriver à se positionner dans un sujet qui trame une relation corps-esprit, en qualité d’acteur de l’analyse. Par ailleurs, un développement ultérieur de vignettes cliniques peut faire office de machinerie-de contretransferts.

 

Enfin, c’est certainement sur la question de la force de la signification – signifiante et graphique – que l’intégration du handicap présente le plus de promesses positives. L’usage de la technologie, des arts et de ses possibilités créatives par les personnes handicapées nous rappelle que la machine augmente l’humain au moins autant qu’elle le remplace. Du reste, comme l’indiquaient justement Gilles Deleuze et Félix Guattari, notre processus de vie relève de la « machine-désirante ».  À défaut de le syndicaliser en orientant sans cesse notre réflexion  sur la destruction future des emplois par les machines – dans une réflexion globale entre le sujet et l’objet, autrement dit : l’irremplaçable et le remplaçable – est-ce que nous devrions passer plus de temps à réfléchir aux moyens d’utiliser les machines pour nous augmenter nous-mêmes et nous faire gagner en autonomie ? C’est toute la question importante qui se pose : doit-elle être une manière d’intégrer les personnes handicapées dans une modernité compétitive néolibérale, ou bien, est-elle une opportunité pour inventer de nouvelles façons de travailler, de créer des relations, des objets novateurs, une nouvelle culture qui permette d’émettre une critique épistémologique, à partir de matériaux universitaires qui puissent porter à intégrer les personnes vulnérabilisées au sein d’institutions publiques ou privées. La personne en situation de handicap semble rester une « machine-désirante », un être biologique, culturel et politique, psychiquement « anomique » comme les autres ; mais ce qu’elle cherche à défendre par dessus tout reste son désir d’autonomie-émancipatoire, se peignant en artiste de sa propre vie.  Dépathologiser le handicap quel qu’il soit – par les arts et la politique ou les technologies nouvelles -, dans un contexte historique post-Foucaldien, le genre dit « queer », son étrangeté devrait faire lieu de loi générale. La psychanalyse, comme les arts doit assumer le dialogue avec les théories queers : comment s’y engager sans verser dans des positions caricaturales ? In-fine là où certaines cliniques décrétant des situations de psychose, le sujet se retrouvait stigmatisé ne serait-ce que par le diagnostic de psychose, cerné par une terminologie, enfermé à tout jamais dans les affres d’une maladie, nous nous efforcerons de récuser la maladie. Mais au fond, n’est-ce pas à cela peu ou prou que tient la difficulté en clinique ? N’est-ce pas dans une certaine mesure à une forme de « pensée automatique » de la part de bon nombre d’acteurs du pouvoir médical, liée au nommer, de « nosographier » l’innommable ?

Christophe Gerbaud

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bibliographe / web-graphie sélective :

Les Lucioles (coordonné par Olivier Steiner) La métamorphose dans l ouvrage collectif chez Des Ailes sur un tracteur Paris 2014

https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01464094/document

[1] https://books.google.fr/books?id=me-sCQAAQBAJ&pg=PT58&lpg=PT58&dq=pierre+molinier+diagnostic++pas+psychotique&source=bl&ots=K_qtGOlM6S&sig=Q9tdUKs9y8G8eJXYk-knQLq-63A&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwjA_cqamOzaAhUGvxQKHUvuC98Q6AEIPTAC#v=onepage&q=pierre%20molinier%20diagnostic%20%20pas%20psychotique&f=false

[1] https://www.cairn.info/revue-savoirs-et-cliniques-2009-1-page-84.htm

« Folie et créativité » chez Pierre Molinier Revenue Française de psychiatrie et de psychologie médicale (2003)

Article trouvé dans cet ouvrage : https://books.google.fr/books?id=me-sCQAAQBAJ&pg=PT67&lpg=PT67&dq=psychologie+Pierre+Molinier&source=bl&ots=KZwuLRoM9X&sig=-6MEEA9S8Cj-vS3Y1tUq8ixV97Q&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwjo7LXM04zSAhVL6xQKHVN1D8A4ChDoAQgZMAA#v=onepage&q=psychologie%20Pierre%20Molinier&f=false

 

[1] https://hal-univ-diderot.archives-ouvertes.fr/hal-00944209/document

 

[1] http://www.lairetiq.fr/Psychose-clinique-et-politiqueavec-Marx

 

[1]Liane Mozère Cahiers du Genre 2005/1 (n° 38 )Devenir-femme chez Deleuze et Guattari Quelques éléments de présentation

https://www.observatoire-des-transidentites.com/article-queer-disability-122760509/

REBUCINI, Gianfranco, « Homonationalisme et impérialisme sexuel : politiques néolibérales de l’hégémonie », in Raisons politiques, 2013, Vol. 1, n° 49, pp. 75-93. C’est Lisa Duggan (2003) qui a conçu cette notion. Gianfranco Rebucini donne une définition brève de cette notion dans Rebucini,, 2013, p.76.

[1] Revue électronique Contretemps.                  « Pour un féminisme matérialiste et queer », http://www.contretemps.eu/interventions/f%C3%A9minisme-mat%C3%A9rialiste-queer.

 

 Pour un féminisme matérialiste et queer, http://www.contretemps.eu/interventions/f%C3%A9minisme-mat%C3%A9rialiste-queer.

[1] http://www.grand-angle-libertaire.net/sadomasochisme-et-lutte-des-classes-quelles-convergences-quelles-divergences/