Jacques Dor – interviewé par Sara-Aviva – Sur l’entretien impossible …

Je suis écrit par la vie ; 
je ne fais que recopier.  Jacques Dor

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On devrait se dépouiller de tout, presque tout. Se suffire d’une valise, d’un lit, d’un manteau, d’un dessin d’enfant sur le mur. On devrait s’alléger chaque jour de tous nos poids accumulés : mauvaise mémoire, faux amis, bibelots inutiles, vestiges de vies éculées, d’espoirs anéantis encore si blessants. On devrait revenir à l’essentiel, juste ça, rien que ça. Une table, quelques livres … Faire toute la place à ce qui vient, à ceux qui arriveront, qui arrivent, afin qu’ils ne se sentent cernés d’aucune foule : vieux démons, anciens fantômes, trésors finalement hostiles entassés sur des étagères… Foules si étrangères à ce présent qui s’invente. Il faudrait se dépouiller de tout, ne garder au beau milieu de soi qu’une furieuse envie d’espace, de vrais désirs, de souvenirs à venir, de luminosité, de plumes et de bras ouverts. Jacques Dor

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Lecture de Jacques Dor. Dans le train entre Paris et Meaux, par Sara-Aviva.

Jacques Dor, n’est pas un homme facile. Nous avions prévu de réaliser cet entretien en vidéo. Et, je me suis obstinée à poser des questions par écrit. L’exercice fut âpre au regard de la richesse du verbe et de l’exceptionnelle musicalité de l’homme. Mais Jacques nous enseigne avec netteté ce qu’est le génie, au regard d’une médiocrité sociale qui ostracise les vrais banquiers de la pensée – pour reprendre le mot de Nietzsche – ces plumes rentables en émotions et idées fulgurantes. Pour moi avec Sara Oudin,  André Markowicz, Javques Dor fait partie des grandes plumes poétiques héritières d’un express-oriental qui n’a jamais vraiment existé mais qui est toujours à refaire, à reprendre … éternellement, d’une gare l’autre ! 

 

Cher, Jacques pourrais-tu te présenter quelques mots. Brosser ton œuvre par toi-même.Lors de notre rencontre chez toi tu m’as parlé de ton trajet par rapport au passage de la création d’affiches au théâtre (écriture, mise en scène et jeu de comédien), à la musique, au travail poétique, mais aussi à au métier d’éditeur. Ce sont autant de facettes qui font de toi un personnage complexe, construit de manière plurielle. Penses-tu qu’au-delà des contextes où les gens pouraient te catégoriser li soit possible de définir une approche globale de l’art, holistique marquant ton propre style ?

Je change d’outils, ou passe d’un outil à l’autre : écrire, peindre, capter des images, être sur scène, pour moi c’est la même chose, ce n’est que le moyen de s’exprimer, le contexte qui varie ; à mes yeux je reste dans le même désir de création. Je n’ai jamais été dans l’idée d’être précisément à une place. Certes cela m’a nuit, me nuit encore, les gens aiment bien vous reconnaitre, savoir vous retrouver à un seul endroit, le même endroit. À un moment j’ai vécu dans une chambre de bonne, avec ma compagne, enfant et chiens… Je ne peignais donc pas des œuvres monumentales, je m’étais mis à faire des dessins à l’encre de chine, d’un format qui s’adaptait au format de ce non-atelier… J’ai toujours pratiqué ainsi et l’écriture forcément a toujours été pour moi, ce que je pouvais produire quelque soit mes conditions de vie. Depuis 2015, j’ai perdu mon statut d’intermittent, j’ai perdu la possibilité d’avoir ce temps précieux pour créer et mettre en œuvre des projets ; mon dernier spectacle, théâtre et vidéo, remonte à 2014 (Anges, chaos et autres féeries)… En ce moment, je travaille, à horaire fixe, à un travail alimentaire, je ne suis donc “plus un artiste à part entière” mais je peux toujours écrire… Dans le métro, trajet du matin et du soir, j’écris de petits textes que je laisse dériver sur les réseaux… Je peux encore faire ça, en attendant des jours meilleurs… Redevenir un artiste à temps complet (sourires).

D’après-toi est-ce que tu entretiens à la manière de ce qui est écrit et vécu dans le judaïsme un certain rapport à l’errance et au guide intérieur, portant vers l’Altérité ?

Je vois le sacré dans les êtres, dans le vivant, je ne crois pas à l’idée, au concept de guide, être guidé ? Je n’imagine pas en avoir besoin. Je suis un dériveur d’instinct, je fais confiance au hasard… Parfois il est question d’un guide qui aurait penser les principes de la vie, il y a deux mille ans ou plus : comment est-ce possible ? Des guides, dans la vraie vie, il n’en manque pas : les rencontres, l’inspiration, la culture, le désir…

La mémoire, (le culte de la mémoire, le devoir de mémoire) est à mes yeux une pierre précieuse … et un poison ultra-violent. Sans cesse, il me semble aussi important de se souvenir que d’oublier. 
Mais oui, la reconnaissance de l’autre, de ses différences est fondamentale ; les planètes les plus lointaines et les plus mystérieuses à explorer, à comprendre et à aimer, ne sont-elles pas, encore aujourd’hui, les êtres humains eux-mêmes ?

Tu es beaucoup lu sur Facebook, penses-tu que les réseaux sociaux puissent être une nouvelle forme de poétisation de monde, à savoir par exemple Instagram qui, au sens de Debord et de Baudriard reflète notre aliénation aux images mais en même temps, sur ces divers réseaux sociaux n’est’il pas possible selon toi qu’il émerge une nouvelle « poétisation du monde » ?

Non ! À mes yeux, les réseaux signent bien une forme (invasive et définitive) de renoncement profond au monde réel, donc à toutes formes de poésie. Le projet des réseaux sociaux, comme chacun sait, n’est pas un projet social, de communication, de mise en lien, de culture, d’émergence d’une plus grande visibilité des minorités. Non, les réseaux ne sont qu’une forme technologique de capitalisme sauvage enrobé dans ce mot “social” : réseaux cyniques, empiriques et qui s’appuient sur chacun d’entre nous, exploitant au passage les données et l’intimité de chacun, pour enrichir de grands groupes, une poignée de dirigeants et d’actionnaires voraces. On est loin de la poésie ! Les réseaux dits sociaux sont des armes de destruction massive du lien entre les êtres humains. Mais c’est ludique, nous disparaissons à nous-mêmes au milieu d’un jeu… Dans les faits, les réseaux accroissent les solitudes et solidifient les dépressions et le renoncement à soi. Ne l’oublions pas : on publie sur des “murs”, et ce sont des murs plus proches des vrais murs que des murs virtuels. Les réseaux emmurent plus qu’ils ne libèrent… Moi j’écris et publie sur les réseaux, au fond, par dépit, par pur “désespoir”, faute d’avoir d’autres créneaux à ma disposition, faute d’éditeurs, de scènes … Un jeu de bouteilles à la mer, puisque chaque jour, la marée montante des publications efface celles de la veille… Et comme ça sans fin. Un jeu un peu morbide ou les égos s’y retrouvent… Certes, des personnes sensibles, de belles âmes croisent parfois mon travail, j’en suis très heureux, mais conscient aussi qu’ainsi ventilé sur les réseaux, mon travail ne va nulle part : comme si jour après jour, je m’amusais à rédiger une lettre ouverte au néant ! Ni droits d’auteur, ni réelle visibilité, ni réelle reconnaissance ; je peux voir un de mes textes partagé 18 000 fois, sans que cela ne me fournisse la moindre solution pour pouvoir espérer continuer à faire mon travail d’artiste, d’en avoir, même à minima, les moyens. … Sur les réseaux, les artistes sont à la même place que d’autres contributeurs qui partagent les photos de leurs dernières vacances ou de leur dernière pizza : nous travaillons tous, post après post, (via les flux publicitaires qui s’y rattachent ou les ventes de données) à enrichir les propriétaires de ces mégas plateformes. 
Je ne vois pas comment, par l’entremise des réseaux, on pourrait poétiser le monde, non vraiment non ; je ne vois pas davantage comment, ailleurs que sur les réseaux, on pourrait poétiser le monde … La place de la poésie parait importante aux yeux de ceux qui y sont sensibles et qui la recherche et la trouve. Mais dans l’absolu, cette place dans l’espace public est vraiment infime…
Malgré tout, et en connaissance de cause, … Toute création sur les réseaux restent bonne à prendre, à produire, faute de mieux… Elle en soit un joli et inutile détournement de ces machine à produire du vide sans cesse renouvelé, sans cesse nouveau… Addictif, nous sommes au siècle où nous avons inventé le vide addictif… À ne pas confondre avec le sublime ennui qui nous pousse, lui, à inventer, à combler vraiment le vide… L’ennui majuscule, cette fabrique à artistes… 
Je réfléchis à ouvrir un site qui regroupera l’ensemble de ma production éparpillée, alors je quitterai les réseaux, du moins je n’y serais plus visible que pour clamer haut et fort… que je suis ailleurs !!!!

La poésie est une hygiène mentale pour nombre de nos contemporains, dans ce monde en crise, selon-toi est-ce que la poétique pourrait être une branche du soin, de la médecine, une sorte de thérapeutique appliquée voire prise en charge par la sécurité sociale ?

(Sourires)… En tous les cas, et c’est évident, c’est mon hygiène mentale à moi. Sans la poésie je serais sans doute devenu un dangereux malade… Le travail des poètes m’est indispensable, depuis toujours, cette recherche, cette exigence, cette langue où tout n’est pas dit, pas écrit, ce jeu avec le sens, ce lieu où le sens se donne parfois, d’emblée à ressentir, et non à être analysé, c’est de cela dont j’ai besoin ; j’en éprouve une jouissance, un plaisir vraiment profond… Trois phrases de Char, de Supervielled’Herberto Helder ou de Bobin, valent bien mieux que l’intégralité de nombre de romans, romans d’où l’écriture, souvent, a totalement disparu… Aujourd’hui tout le monde écrit ou presque, mais comme le disait si bien Duras, il n’y a jamais eu aussi peu d’écrivains… J’ai besoin d’entendre la langue à son plus haut, j’ai besoin de ce filtre des grands poètes pour accéder à une dimension, une compréhension autre du monde… Je pense que la poésie est ma drogue dure, j’en consomme et heureusement, j’en produis… L’idéal pour n’être jamais en manque.

Est-ce-ce que tu serais prêt, comme Rimbaud en étant dans une misère noire à vendre toi aussi des armes ? Ou bien la voie artistique et poétique est-‘elle pour toi l’unique voie fréquentable, viable, dit autrement : « digne de l’être humain » ?

Non, (rires) j’ai des enfants, des petits-enfants, je les estime trop pour leur faire ça ! … Pour leur laisser un tel héritage, une telle image de moi : un homme qui serait capable d’ouverture, de bienveillance dans ce qu’il écrit et beaucoup moins quand il s’agit de contribuer à détruire les enfants des autres dans des guerres lointaines… Je laisse Rimbaud à son génie et à son histoire, et comme je ne suis pas encore Rimbaud, j’en suis loin, je ne peux juger de son histoire.

Et puis, je ne suis pas dans une misère noire, la misère noire, c’est ne pas avoir de toît, c’est la rue… Moi, Dieu merci, j’ai un toît, … Je ne suis que dans une misère grise : celle où tu n’es pas dans ta vie, où tu es dans une activité payée au salaire minimum, qui te sert uniquement à payer ton loyer (une vie partagée par beaucoup d’autres personnes)… Mais bon, en pensées je garde toutes latitudes d’aller où je veux, de m’évader…

Écrire est aussi un travail d’éveil, le plaisir de l’éveil, ne pas perdre le contact, faire l’éponge, s’imprégner des êtres et des choses.… Cet état ne me quitte jamais…

Il me permet d’attendre que mes bras repoussent !

Entretien recueilli par Sara-Aviva, aout 2019, Paris.

Bibliographie indicative :

Aux éditions Un soir ailleurs
  • Le Dico de ma langue à moi Tome 1 (2000)
  • Le dormeur du dehors – Intime errance (2003)
  • 30 courts textes qui n’ont l’air de rien (2003)
  • Le Dico de ma langue à moi Tome 2 (2005)
Chez d’autres éditeurs
  • Cette histoire ne s’écrira pas sans nous Cippa – Pathenay, 2002
  • Le nombril de l’Univers (Nouvelles) Edition du Chardon Bleu, 1997

https://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques_Dor

Auteur : Sara-Aviva Gerbaud

Né.e (Christophe, Jean, Patrick) le 5 juin 1979 à Montauban. Abandonné.e Adopté.e à six mois. Handicapé.E visuel.le. Enfance calme. Adolescence trés mélancolique. Premiers écrits à 18 ans. A 21 ans apprend qu'il /elle a une sœur et l'existence de sa mère biologique. Commence à se travestir. Recherches de famille biologique entamées s'avérant vaines. Etudes d'histoire de l'art (Deug), de philosophie (Master 2).A l'âge de 32 ans passe un second Master (sociologie) tout en enseignant la philosophie et la santé publique dans diverses institutions et en étudiant dans plusieurs associations (Paris VII, ALI APPS, Analyse Reichienne) la psychopathologie clinique. Après avoir été clinicien.e stagiaire pendant un an (2014/2015). A prés de 40 ans, l'écriture continue. Depuis 2017, reçoit en cabinet dans Paris, en musées ou par skype dans le cadre de séances de psychothérapie. Transition via hormonothérapie débutée en septembre 2018, à ce jour le changement d'identité juridique et de genre est en cours. Prénom féminin officialisé en mai 2019 : Sara-Aviva.   A présent 2019 : auteur.e de trois ouvrages publiés chez de petits éditeurs depuis 2017 et d'une vingtaine d'articles depuis 2003. Contact : 06 48 24 88 44 sara.aviva79@gmail.com

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