Brigitte Brami, une femme à l’énergie de feu (entretien autour de son livre « Corps Imaginaires », éditions Unicité).

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Photographie par Chris Gerbaud (Sara-Aviva).

 

« Nous n’avions pas fini de nous parler d’amour » Jean Genet.
« Faites du bruit, faites beaucoup de bruit Cher.e.s ami.e.s car Sana n’a pas toujours eu son mandat, ni son kebab, ni son couscous, ni sa pizza, ni sa permission, ni sa libération à la barre pas plus que sa guérison. … Faites du bruit, applaudissez donc cher.e.s ami.e.s, , car Sana nous entend depuis sa cellule de la maison d’arrêt de Fleury-Merogis, et elle lève sa canne comme un poing tendu en guise de remerciement. Et tout le métal des prothèses de tous les handicapé.e.s de la France entière passant en ce moment même sous tous les portails de sécurité de tous les lieux d’enfermement enclenchera un bruit, oui, un bruit de clou du spectacle; un bruit de feu d’artifice. » Brigitte Brami dans Corps imaginaires, éditions Unicité.

Récemment, j’ai dîné avec Brigitte Brami et je lis son écriture claire. Clair comme du Briggite Brami et puisant dans les expériences de vie, de verbe et de musique des corps, comme du Amy Winhouse. Brigitte est une écrivaine et poète qui « prophétise » les relations humaines des femmes qui ont une énergie de fer mais font face à une société de béton. Chère Brigitte, je vais te poser quelques questions à brûle-pourpoint sur la réédition de ton livre « Corps imaginaires », ce premier trimestre 2019. Tu y parles de la prison à Fleury Mérogis, de tes rencontres et d’amour de l’être humain. Ce qui m’intéresse est la clarté de ton écriture et sa dimension d’implication existentielle dans la vie.

– Que pourrais-tu dire, à propos de Jean Genet sur le passage de statut de personne incarcérée à celui de poète, et inversement ?
J’aime beaucoup ton « inversement » ! J’ai toujours été un poète – et non une poétesse qui désigne la femme du poète ! -. J’ai compris à la mort de mon magnifique frère, Philippe Brami, qui a révélé les véritables intentions malveillantes et malfaisantes du reste de ma famille que si j’ai été incarcérée, au delà des chefs d’accusation à mon encontre qui n’ont jamais tenu la route, c’était parce que ma famille m’avait assignée à cette place de coupable – cf René Girard et son concept de bouc-émissaire. Ma mère m’a accouchée, elle m’a pondue ou même chiée – pour reprendre une expression de Jean Genet dans sa pièce : Les Nègres. Elle a très rapidement découvert qu’elle avait fait naître un poète, à son insu évidemment : Brigitte Brami ! Et n’a jamais assumé ça. L’État français, lui, a cru incarcérer une délinquante mais il s’est planté comme il s’est planté avec Rimbaud, Villon, Genet, Verlaine, Albertine Sarrazin, il est sidéré après coup par son acte qui réitère sa folie d’avoir enfermé ces personnes là. Mais c’est trop tard puisque la prison est une blessure indélébile autant qu’une chance de faire désormais partie et à vie de la part maudite de l’humanité et d’avoir été enfermé.e. dans cette espèce d’égout de la société.

– A ce jour, que penses-tu de l’état des prisons en France, est-ce qu’il pourrait refléter un autre état des lieux : le regard accordé à la folie (et sa médicalisation psychiatrique), aux migrants, aux figures de l’Autre ?

Je vais répondre à ta question assez attendue par une phrase courte et provocatrice qu’a écrite Jean Genet à propos de sa pièce Les Bonnes : « Il y a un syndicat des gens de maison pour défendre les domestiques « . Je te dis : il y a d’excellentes associations qui œuvrent à améliorer le bien-être des détenu.e.s . À l’heure où je te parle, je me sens davantage dans une compréhension du monde poétique plutôt que politique, ce qui n’est pas toujours le cas … .Je navigue entre ces deux états d’être : la poésie et le politique. Dans une position instable et même intenable et c’est bien ainsi ».
– Si les choses semblent avancer en matière de féminisme et de luttes LGBTQI en France depuis cinq ans : est-ce que selon toi il pourrait y avoir un jour un retour fasciste où présiderait principalement une menace – pour reprendre l’expression du psychanalyste Wilhelm Reich la « peste-émotionnelle » (haine de l’Autre : ce féminin en chacun.e de nous tout.e.s) ?
Je ne sais pas trop ce qu’est le féminin et le masculin et cette vision.binaire d’évaluer les personnes et leurs pratiques sexuelles. Rien n’est figé à mes yeux et à cet endroit là. Quand le très réactionnaire Freud classe de façon mortifère dans la société de la grande bourgeoisie viennoise de son temps. Il fixe de façon fallacieuse des rôles sexués et une famille. Reich a beaucoup plus fait bouger le cocotier. Le fascisme ? Le poète le tuent chaque jour à l’intérieur de lui-même.
Le fascisme peut prendre des formes inattendues. Il est décelable par ceux et celles qui le portent et montrent en creux l’exclusion des autres quand par exemple dans un endroit il n’y a que des hommes blancs de 30 à 50 ans qui prétendent représenter le peuple.

– La parole accordée aux femmes change. Penses-tu qu’il faudrait faire passer de nouvelles lois en matière de discrimination, ou au contraire penses-tu que seule la poésie peut être une arme spirituelle, afin de faire changer les représentions sur le plan des mœurs ? Les deux pourraient-ils constituer ce que l’on tente encore de nommer : « République » (« chose publique ») ?
Je n’aime pas les lois, j’aime la morale. Et hélas trop souvent les lois sont déloyales ! S’il faut passer par les flics au commissariat pour se plaindre, c’est affligeant ! Je suis pour une action à la Valerie Solanas dans son fameux « Manifesto ».
(cf : https://fr.wikipedia.org/wiki/SCUM_Manifesto).

– Quel héritage penses-tu avoir acquis dans ton œuvre (dans sa globalité) en matière de « théories-queer » ?
L’héritage queer passe en ce qui me concerne par celui de Jean Genet que je vois comme le premier queer français ! Je n’ai pas une identité sexuelle vraiment stable bien que je tienne à me définir comme une lesbienne féministe. J’ai 55 ans et avec l’âge j’ai changé, ce n’est en effet que très récemment que je suis attirée par des femmes qui ressemblent au portrait physique que l’on attend des femmes. Avant c’était le contraire … Mais il se peut que je change encore une fois, c’est aussi une façon personnelle pour moi de changer de sexe !

– Je terminerai cet entretien en te demandant, à partir de ton travail sur Jean Genet, quelle est ta madeleine proustienne ?
« … Tu poses une excellente question Chris puisque Jean Genet a été subjugué par l’écriture proustienne, le premier livre de Proust lu par Genet lui a fait comprendre qu’il irait de merveille en merveille. Il a fait subir à la littérature proustienne son anamnèse personnelle et l’a recrachée après l’avoir violentée de l’intérieur, ça a donné ce style superbe, genetien, ce magnifique combat avec la belle langue française qu’est son écriture ! Ma madeleine ? Les souvenirs liés à la maladie – je suis née malade atteinte d’une maladie génétique rare, incurable, mortelle et orpheline, à laquelle j’ai pourtant survécu. Et puis la poésie a été là pour me sauver existentiellement.
« Thérèse a vécu son corps comme entièrement aliéné à la cour de promenade, à sa cellule, au petit espace des parloirs, aux contingences. Elle en est morte. Tandis que Sana a déréalisé et réinventé son corps, elle a ainsi agrandi la cour de promenade, sa cellule, le petit espace des parloirs et fait fi des contingences, elle a survécu. Tout corps est imaginaire, quand il est enfermé, quand il jouit, quand il meurt. Et surtout quand il se regarde dans le miroir. » Brigitte Brami dans Corps imaginaires.

Propos recueillis par Chris Gerbaud (Sara-Aviva), avril 2019.

Lien éditeur :

http://www.editions-unicite.fr/auteurs/BRAMI-Brigitte/corps-imaginaires/index.php

Auteur : Sara-Aviva Gerbaud

Né.e (Christophe, Jean, Patrick) le 5 juin 1979 à Montauban. Abandonné.e Adopté.e à six mois. Handicapé.E visuel.le. Enfance calme. Adolescence trés mélancolique. Premiers écrits à 18 ans. A 21 ans apprend qu'il /elle a une sœur et l'existence de sa mère biologique. Commence à se travestir. Recherches de famille biologique entamées s'avérant vaines. Etudes d'histoire de l'art (Deug), de philosophie (Master 2).A l'âge de 32 ans passe un second Master (sociologie) tout en enseignant la philosophie et la santé publique dans diverses institutions et en étudiant dans plusieurs associations (Paris VII, ALI APPS, Analyse Reichienne) la psychopathologie clinique. Après avoir été clinicien.e stagiaire pendant un an (2014/2015). A prés de 40 ans, l'écriture continue. Depuis 2017, reçoit en cabinet dans Paris, en musées ou par skype dans le cadre de séances de psychothérapie. Transition via hormonothérapie débutée en septembre 2018, à ce jour le changement d'identité juridique et de genre est en cours. Prénom féminin officialisé en mai 2019 : Sara-Aviva.   A présent 2019 : auteur.e de trois ouvrages publiés chez de petits éditeurs depuis 2017 et d'une vingtaine d'articles depuis 2003. Contact : 06 48 24 88 44 sara.aviva79@gmail.com

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